13 mars 2013
Michael Kumpfmüller / La métamorphose par l’amour

C’est la phase cachée d’un des auteurs les plus célèbres du XXème. Franz Kafka a aimé, mais il a aimé lorsque la mort venait le chercher. C’est ce que raconte l’auteur allemand Michael Kumpfmüller dans son quatrième opus, intitulé non sans une certaine amertume La Splendeur de la vie. En effet, le célèbre écrivain pragois ne goûtera que cette saveur et cette beauté de la vie qu’au moment de la perdre, le 3 juin 1924.
Pour incarner ce mythe-réel des derniers instants de l’auteur de La Métamorphose, l’auteur s’est documenté toute sa vie durant. Cette idylle avec la jeune juive Dora Diamant, il l’a puisée directement dans les Cahiers et les Journaux de l’écrivain atteint de tuberculose.
L’histoire ? Une romance aux airs de « jusqu’à ce que la mort nous sépare », mais qui finit mal. Lors d’un séjour sur la Baltique, Kafka s’éprend d’une très jeune femme qui pourrait être sa fille. De cette rencontre fortuite naît une passion mutuelle. « Il dit qu’il n’en aura jamais fini avec elle. S’il devait un jour en avoir fini, il tomberait mort instantanément, et c’est pourquoi je suis immortel, au fond ». Sauf que malheureusement Franz Kafka était bel et bien humain et que sa maladie devait le ravir à l’âge de quarante ans seulement. Durant tous ses séjours dans les sanatoriums, Dora Diamant sera à ses côtés, jusqu’au dernier, celui de Kiergeling près de Vienne où elle le verra s’éteindre.

Dora, l’anxiolytique de Kafka

Considéré comme l’un des auteurs majeurs du siècle dernier, Franz Kafka est aussi réputé pour son style cauchemardesque et sinistre, flirtant avec la folie et la paranoïa. Symbole de l’homme moderne sans racines, perdu dans un monde angoissant, Kafka aurait, selon ce roman, réussi à trouver la sérénité à la fin de sa courte vie.
« Depuis que je te connais, je suis un autre homme » avoue l’écrivain malade à Dora. Selon l’auteur allemand, c’est paradoxalement en se privant des mots que Kafka commença à trouver le bonheur : «il regarde sa bouche, rien que sa bouche, chuchote quelque chose à ses cheveux, à la cambrure de son corps, ce qu’il voit, tout se qui se passe de mots ». La passion s’était enfin substituée aux mots. Ce livre nous offre une vision de cette mystérieuse Dora, « mi-enfant mi-femme » paraissant avoir guéri l’auteur qui a passé sa vie à écrire son angoisse : « il est sur le point de basculer dans une nouvelle vie, il devrait s’alarmer, il devrait douter, mais il dort, les fantômes ne se montrent pas, quoiqu’il les attende sans cesse ».  L’écrivain dissèque avec grande habileté le changement que produit l’amour sur Kafka qui se meurt.
Le lecteur pourra même voir par le trou de la serrure l’écrivain dans son intimité, en train de composer Le Procès, le Château ou la Métamorphose : « Le travail paraissait pénible, l’attente moins … mais ce soir là il écrivait, écrivait, elle avait l’impression qu’elle maniait le maillet et le ciseau, que le papier était de la pierre, quelque chose en tout cas, qui ne se laissait pas faire, et puis quand même, si, et dès lors tout a eu l’air presque facile, ce n’était pas seulement un tourment mais plutôt  comme s’il nageait au large de la côte, a-t-elle pensé, de plus en plus loin, en haute mer ».  Une vision du travail artisanal qu’est l’écriture, que seul un écrivain pouvait réussir à transcrire. C’est réussi et sans doute assez proche de la vérité.

Une relation épistolaire à la Tristan et Yseult

Michael Kumpfmüller choisit de mettre en scène une relation où le sexuel est éclipsé. Où juste la pensée prend le pas sur le charnel, et rappelle des correspondances amoureuses des XVIII et XIXème siècles. Même lorsqu’ils ne sont pas séparés par la distance, c’est une contemplation quasi-religieuse qui domine : « Il peut la toucher à tout moment, mais il ne fait souvent que la regarder, ravi par un détail de son corps, l’inflexion de son cou, le balancement de ses hanches quand elle traverse la pièce ».
L’auteur sait dire les instants d’impatience qu’on a tous vécus, en attendant les lettres de l’être aimé. « Elle court, elle vole vers les deux lettres en souffrance, déchire les enveloppe et se met à lire, entend sa voix comme si c’était la première fois, après cent ans sa voix, pour la première fois ». Dora n’attend rien de plus, « pourvu qu’elle sache qu’elle existe pour lui, pourvu qu’elle reçoive des lettres, des télégrammes, n’importe quel signe qui lui indique qu’il pense à elle ».
Voilà pour les passionnés de l’écrivain tchèque ou pour tous ceux qui aiment les belles histoires d’amour, un beau livre indispensable…

Par Elodie Terrassin

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