8 mai 2017
Macron, la France pyramidale

Macron président ! Qui l’eût cru ? Qui l’eût cru lorsqu’il lança son mouvement il y a un peu plus d’un an, lorsqu’il démissionna du gouvernement à la rentrée 2016, lorsqu’il se déclara candidat en novembre dernier ? Qui aurait parié un kopeck sur la réussite de ce pari fou ? Qui aurait misé sur ce quasi inconnu de 39 ans, jamais élu et chantre de la fin des clivages partisans ? Quel destin tout de même ! « Quelle aventure » avait murmuré François Mitterrand à sa femme Danielle, le 10 mai 1981, au soir de sa victoire. Si les mots intimes partagés par Emmanuel Macron et sa femme Brigitte, hier soir, nous sont inconnus, sans nul doute, ils ont dû se souvenir des moments de doutes et de tous les obstacles franchis. Quel destin tout de même ! Il aura surpris tout le monde, il se sera affranchi de tous les cadres, de tous les interdits, de tous les empêchements ! A la hussarde, bousculant tous les codes, les ambitions et les calculs des uns et des autres, ce Rastignac amiénois, digne représentant de la méritocratie républicaine, aura su saisir son destin.

Une élection en trompe-l’œil ?

Pari réussi donc mais que le nouveau Président de la République ne se méprenne pas. Qu’il ne commette pas l’erreur de ses trop nombreux soutiens. Certes plus de 20 millions de voix se sont portées sur son nom mais elles ne valident pas toutes son projet. Elles n’ont pas toutes valeur d’adhésion. L’euphorie qui régnait hier sur les plateaux de télévision – François Bayrou et Gérard Collomb en tête – reléguant les fractures immenses et vives de la société française au second plan, ne doit pas lui monter à la tête. Certes son élection représente une rupture bienvenue, une bouffée d’air frais, une aventure pleine de jeunesse et d’envie, un renouveau de la foi européenne, une nouvelle façon de gouverner – il faudra voir à l’usage –, mais son élection est aussi le symbole d’une France divisée, craquelée, pleine de tensions et de colère. Tous sont prêts, Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Les Républicains, les socialistes, à ne lui laisser aucune minute de répit. Pas d’état de grâce en vue, dès son investiture les coups vont pleuvoir et les oppositions résolues vont se faire entendre. Qu’il n’oublie pas son score du premier tour. Il est d’une certaine façon sa seule base légitime. Et 24% c’est peu pour asseoir une autorité, c’est assez faible pour engager sans dialogue des réformes et une transformation en profondeur de la France. Il doit se souvenir que bon nombre de français ont voté pour lui pour empêcher la victoire du Front National. Il aura d’ailleurs la lourde tâche de tendre la main au plus de 10 millions d’électeurs qui ont choisi Marine Le Pen. Ces citoyennes et citoyens qui ont exprimé, au travers de ce vote, leurs angoisses, leurs doutes et une vision de la société radicalement différente de celle que propose le Président nouvellement élu. La tâche sera rude et elle l’oblige à la lucidité, au dialogue, à la concorde et à la générosité. Il va devoir savoir parler à cette France qui n’a pas voté pour lui. C’est une mission obligatoire s’il ne veut pas voir les fossés se creuser encore plus profondément. Il doit être conscient du sens des 4 millions de votes nuls et blancs. Presque 10% des votants ont refusé de choisir. Ces français là ont renvoyé dos-à-dos les deux candidats du second tour, rejetant leur programme et leur personne. Ils n’ont pas cru aux solutions de l’un et de l’autre. Ils ne se sont pas sentis adéquatement représentés. Ils ont refusé d’obéir aux injonctions du front républicain. Ils ont mis sur le même plan Emmanuel Macron et Marine Le Pen. La tâche est sans doute exaltante mais elle est rude.

Premiers discours de Président

Sans doute le savait-il lors de ses prises de parole hier soir à l’annonce de sa victoire. Après le discours de Marine Le Pen, tentant, par une pirouette et une promesse de ripolinage, de déminer les remises en question inévitables et les remises en cause de sa tactique voire de sa présidence, Emmanuel Macron a pris la parole d’un ton trop solennel pour être crédible, trop empesé pour être audible, trop surjoué pour être consistant. Il en sera de même sur l’esplanade du Louvre, où malgré la foule, le ton du nouveau Président est resté bien terne. La voix étranglée d’émotion, de trouille aussi peut-être, comme s’il réalisait qu’il venait tout juste d’être élu, Emmanuel Macron nous a livré des performances assez insipides. Le fond de ses discours n’était pas non plus d’une teneur exceptionnelle. Célébration de la France, de l’Europe, de l’unité retrouvée, promesses en tous genres, promesses d’écoute et d’unité, mélange de fierté personnelle et de glorification de soi, les thèmes sont banals et déclamés sans enthousiasme. En réalité il nous a livré les discours qu’il aurait du faire au soir du premier tour. Alors qu’il était euphorique au soir du 23 avril, il était hier soir empreint d’une gravité trop rigide. On sentait bien que ses communicants lui avaient intimé l’ordre de ne pas céder à un quelconque triomphalisme, ils lui avaient intimé l’ordre de faire sérieux. Alors en élève appliqué il a fait sérieux et posé. Derrière lui, avant la pyramide du Louvre, il y aura eu cet affreux décor bleu étouffant et triste. Un décor sans relief semblable à une cuisine tchécoslovaque des années cinquante dans lequel il a récité sans flamme son discours. Pour la fougue et la passion repassez plus tard braves gens. Une seule impression, cet homme là est écrasé. Il est seul ! Au Louvre, son entrée presque lugubre au son de l’Hymne à la joie, ne fait que confirmer ce sentiment, cet homme est seul ! Formidable mise en scène, spectacle bien huilé, la présidence Macron commence dans la solennité, dans la gravité. Il fallait bien lui donner l’épaisseur qu’il n’a pas.

La campagne présidentielle s’achève sur cette victoire inattendue. Aucune pause, la campagne des législatives a commencé hier à 20h01. Encore un mois de campagne. D’ici là, il y aura l’investiture, la nomination du Premier ministre, la nomination du gouvernement, les premières surprises, les premières déceptions, les premiers couacs, les premières décisions. Bref tout changer pour que rien ne change !

Par Ghislain Graziani

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Il y a 120 ans, en janvier 1898, Zola écrivait son "J'accuse". Journalistes, avocats, universitaires, écrivains, nous sommes les Stylos Noirs, rdv sur Twitter et Facebook @Stylosnoirs