8 avril 2017

C’était, d’une certaine façon, attendu. Les six candidats qualifiés de « petits » qui n’avaient pu prendre part au premier débat pré-premier tour organisé par TF1 allaient tous, à leur façon et selon leur idéologie et leur vision politique, tenter de déstabiliser les cinq gros installés en tête des intentions de votes. Haro donc sur les privilégiés des médias et sur les champions des sondages ! Ce débat – avec presque 6 millions de téléspectateurs –, mené d’une main ferme par une Ruth Elkrief intransigeante et une Laurence Ferrari franchement reléguée au second plan, a parfaitement rempli ce pourquoi il avait été prévu. A savoir taper sur les favoris, les mettre mal à l’aise, les questionner et puis, parce qu’il n’est pas de bon spectacle sans empoignades ou bonnes réparties, installer une belle cacophonie pour les électeurs. Troublant d’ailleurs – merci BFM et CNews – de voir les accointances idéologiques et programmatiques entre certains candidats dont les étiquettes politiques devraient pourtant les amener à n’être d’accord sur rien. Bref, au lieu de clarté ce débat nécessaire et historique n’a fait qu’obscurcir une campagne déjà complexe et folle. Pas sûr que les citoyens s’y retrouvent. En un mot, c’était un joyeux bordel !

Un spectacle tout de même réjouissant

Si ce joyeux bordel traduit bien le degré de confusion qui règne aujourd’hui en France, force est de reconnaître que ces presque quatre très longues heures de débat on eu un effet rafraîchissant. Oui, on se lèche les babines des saillies de Philippe Poutou, qui n’hésite pas à prendre des conseils ou des renseignements auprès de ses soutiens et qui au risque d’un procès pour diffamation n’hésite pas à assener à François Fillon – dans une déclaration sans nuances – un jugement populaire amplement partagé. Oui, on se lèche les babines des cours de droit constitutionnel de François Asselineau tout en s’effrayant de son programme. On se lèche les babines de la constance et de la colère ouvrière et anticapitaliste de Nathalie Arthaud, sorte d’Arlette Laguiller 2.0, qui même lorsqu’on la questionne sur le terrorisme islamiste réussit à invoquer les dérives du grand capital et les abus de la domination des actionnaires sur les ouvriers. On se régale d’un Jean-Luc Mélenchon, tribun enorgueillit par ses sondages et intelligent dans son analyse qui une fois encore a fait que ce débat ne soit pas soporifique. On se régale d’un Benoît Hamon ferme sur ses principes même s’il sait que la rouste électorale ne saurait tarder. On ne peut que sourire au son rocailleux d’un Jean Lassalle défenseur de la ruralité et volontaire dans son ambition de recréer du lien dans la société française. On applaudit Nicolas Dupont-Aignan, non pas pour ses idées, mais pour son ardeur à être un gros caillou dans la chaussure de François Fillon. On sourit enfin d’incrédulité face aux prophéties de Jacques Cheminade dont on ne cesse de se demander d’où il sort !

Du vide et du mépris

Si certains nous font sourire, d’autres nous attristent voire nous atterrent. On se désespère d’un François Fillon arrogant et méprisant, incarnant à merveille – n’y a-t-il aucun communiquant pour lui dire à quel point l’image du bourgeois de droite très 19ème siècle n’est pas du meilleur gout pour attirer l’électorat populaire – le conservatisme moral et le libéralisme surpuissants et assumés. On s’amusera aussi de son teint blafard et de ses yeux plantés dans le vide comme si il se demandait pourquoi il était là et quand les coups sur sa probité et celle de Pénélope allaient tomber. En parlant de vide, Emmanuel Macron nous a offert une belle performance. Quitte à se répéter – mais la constance n’est-elle pas une vertu ? –, le favori des sondages a démontré combien il sait brasser de l’air avec maestria. Pas une proposition compréhensible et comme toujours une accumulation de poncifs. Engoncé dans son costume, qu’il s’est payé, lui, en travaillant et en pantouflant, il est monté sur ses petits chevaux et a agité ses petits poings pour taper sur Marine Le Pen, se donnant sans aucun doute un avant-goût du débat d’entre-deux tours. Il est sérieux ce garçon, rien ne dépasse, tout est lisse, tout est propre. En un mot: insipide. Il assure sa qualification. Il donnait l’impression dérangeant de ne pas vraiment être là, comme s’il avait déjà gagné ! Comme s’il trouvait illégitime que des petits candidats, des gueux, le peuple, le remettent en question alors que le destin semble l’appeler aux plus hautes fonctions. Détestable ! Enfin, Marine Le Pen, flanquée de sa sœur revenue dans le giron familial et de Gilbert Collard en arrière-plan s’est faite généreusement tacler! C’était délicieux de la voir ainsi non plus incarner l’antisystème mais être considérée, elle aussi, comme faisant désormais partie de l’établissement. Elle perd de sa superbe et de sa verve lorsqu’elle est démasquée et confrontée à ses propres contradictions. Difficile de se prétendre au-dehors lorsqu’en réalité on est au centre du jeu !

Un sentiment ambigu

Les grands ont donc été bousculés pour notre plus grand plaisir. Les petits ont su saisir leur chance et on tenté de renversé la table. Il n’est pas certain qu’ils y soient arrivés mais ils auront néanmoins pu nous faire constater la coupure réelle entre les élites et le peuple. Les performances enragées de Philippe Poutou et Nathalie Arthaud ont permis de mettre en lumière une sorte de mépris de classe qui fracture la société française. Les mines circonspectes pour ne pas dire hautaines des grands candidats ont démontré combien la plupart de ces femmes et de ces hommes vivent dans un autre monde. Ils ont paru ampoulés et mal à l’aise. Si il n’y a pas eu de foire d’empoigne, il n’en reste pas moins qu’il fût jouissif de voir les petits candidats refuser les codes et se saisir de la parole. Les grands se sont fait ringardiser dans les grandes largeurs ! Ils paraissaient même incrédules face aux accusations proférées, comme s’ils ne comprenaient pas le degré de colère qui règne dans le pays. Voilà bien la grande victoire des petits : les favoris n’entendent rien à la rage du peuple. Un conseil : qu’ils y prennent gare !

Par Ghislain Graziani

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Il y a 120 ans, en janvier 1898, Zola écrivait son "J'accuse". Journalistes, avocats, universitaires, écrivains, nous sommes les Stylos Noirs, rdv sur Twitter et Facebook @Stylosnoirs