1 juin 2024
Première américaine de Innocence de Saariaho

Le San Francisco Opera entretient une tradition d’ouverture aux nouvelles œuvres, plusieurs grands titres du répertoire y ayant connu leur première américaine. La compagnie californienne, en résidence au War Memorial House depuis sa fondation il y a tout juste un siècle, affirme également un solide engagement envers la création lyrique, avec par exemple la commande du dernier opus de John Adams, Anthony and Cleopatra, ou encore la coproduction du cinquième – et dernier – opéra de Kaija Saariaho, Innocence, qui, après quatre séries de représentations, à Aix en 2021, à Helsinki l’année suivante, à Londres et Amsterdam en 2023, traverse l’Atlantique en cette fin de printemps.

Projet mûri pendant plusieurs années par la compositrice finlandaise, avec le metteur en scène Simon Stone, Innocence explore les conséquences, dix ans après le traumatisme, d’une fusillade en milieu scolaire qui s’inspire en particulier du drame de Tuusula. Ecrit par Sofi Oksanen et Aleksi Barrière, le livret fait remonter les souvenirs lors du mariage de Marketa avec le frère du tueur, la jeune fille, orpheline, ne découvrant qu’au fil de la cérémonie quelle est famille de son époux. S’ouvrant sur des bribes de rescapés ressassant le massacre dont le souvenir les perturbe encore, le spectacle reconstitue progressivement l’histoire, au fil de saynètes dans un bâtiment en rotation dessiné par Chloe Lamford, tantôt hall d’immeuble, tantôt salle de cours, restaurant ou arrière-cuisine du banquet de noces où le passé et le présent se mêlent. Avec une subtilité et une intelligence exceptionnelles, le texte révèle les forces et les lâchetés qui ont conduit à l’irréparable, sur fond de harcèlement scolaire, et sonde les limites troubles avec un comportement psychopathe.

Un chef-d’oeuvre absolu

La partition, polyglotte, avec l’essentiel de la narration en anglais, est à la mesure de cette finesse dramaturgique, et traduit avec une délicatesse rare la superposition des émotions et des temporalités indiquée par les mots. L’écriture vocale donne, en même temps que la langue, une couleur pyschologique à chacun des personnages, investis remarquablement par chacun des interprètes. En tchèque, Ruxandra Donose condense la détresse de Tereza, hantée par la voix de sa fille Marketa, portée par l’incroyable Vilma Jää, à l’intonation irréelle et stratosphérique, telle un spectre, avec laquelle contraste une autre colorature, plus mordante, celle de Beate Mordal en Lilly. Créatrice du rôle à Aix-en-Provence, Lilian Farahani distille la sensibilité de la mariée Stela, face aux accents vigoureux de Miles Mykkanen en Tuomas et l’emportement également rude du beau-père, Rod Gilfry, aux côtés duquel la belle-mère, Claire de Sévigné, résume toute une anxiété crispée impuissante faire entendre sa compassion. L’émérite Kristin Sigmundsson résume toute l’autorité paternaliste du prêtre. Lucy Shelton esquisse avec habilité l’empreinte de l’âge sur la professeure témoin du massacre. Julie Helga met en valeur, en français, les râles alanguis de vengeance d’Iris. Rowan Kievits affirme en allemand la confusion complusive d’Anton, quand Camilo Delgado Diaz dévoile en espagnol les angoisses de Jéronimo et Marina Dumont, en grec, celles d’Alexia.

Dans la fosse, Clément Mao-Takacs fait respirer la plasticité des textures et de la ligne mélodique avec un éclairage du détail qui vient constamment enrichir la cohérence de la construction dramatique, portée par une acuité extrême à l’expressivité des tempi. Saluée comme la plus grande réussite de Saariaho dans le domaine lyrique, Innocence se confirme, dans cette reprise aussi travaillée sur le plan théâtral et visuel – avec des apparitions de comédiens et un modelage chorégraphique pour étoffer la crédibilité saissante de ce réalisme onirique – que sur le plan musical, comme l’un des opéras majeurs du XXIème siècle, sinon du répertoire lyrique tout court, au-delà du débat sur la violence des armes sous-jacent à la thématique de l’oeuvre. Après la présente mise en scène taillée sur mesure, il ne lui reste plus au dernier qu’à passer l’épreuve d’une nouvelle production.

Par Gilles Charlassier

Innocence, San Francisco Opera, juin 2024

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