15 septembre 2018
L’architecture s’enlise dans la lagune

Du concept au… concept. En décernant le Lion d’or au pavillon de la Suisse, la 16ème Biennale de l’architecture de Venise a confirmé le manque de réflexion face aux enjeux majeurs actuels-mouvements migratoires, changements climatiques- des pays et architectes présents à l’Arsenal et au Giardini. Si l’on peut s’amuser du côté ludique (celui du pavillon néerlandais était selon nous bien plus abouti) d’avoir créé un lieu qui alterne portes géantes ou minuscules, jouant sur les échelles, un constat s’impose: les projets sont de plus en plus conceptuels, très loin des problématiques que soulève l’actualité. Et ce n’est pas la mention spéciale du jury décerné à la Grande Bretagne “pour une proposition courageuse qui utilise le vide pour créer un « Freespace » destiné à différents évènements et à l’appropriation informelle » qui va achever de convaincre le visiteur devant un pavillon vide. Le rien serait-il la meilleure proposition que les architectes puissent faire aujourd’hui? De quoi apprécier le pavillon français qui, en invitant le collectif Encore Heureux réunissant Nicola Delon, Julien Choppin et Sebastien Eymard, exposait les maquettes de leurs réalisations comme le 104 à Paris, la Friche de la Belle de mai à Marseille ou encore La ferme du bonheur à Nanterre; autant de bâtiments recyclés en lieux de vie où l’homme a toute sa place ce qui est logiquement l’objectif de tout architecte. Sans compter qu’en recyclant les contre plaqués utilisés l’an dernier par Xavier Veilhan pour la Biennale de l’art, le développement durable était aussi de la partie avec de surcroit la possibilité pour chaque visiteur de proposer sur un mur son “lieu” à travers le monde qui mériterait une réhabilitation. De l’architecture généreuse et participative face à des propositions bien stériles comme le pavillon belge qui avec son Eurotopie montrait un hémicycle vide ou celui de Venise où, malgré les explications, on ne comprenait rien à ce qu’était ce Follow up bruyant avec des vidéos dans tous les sens.

Quand la politique s’invite

D’autres pavillons étaient dans l’autocélébration comme la Russie avec sa gare de Sotchie, en forme d’aigle- Poutine, Napoléon, même combat- ou le Canada, très fier de la rénovation de son pavillon. Israël avait non sans humour baptisé le sien Status Quo montrant non sans intérêt que la situation était pour le moins compliquée “avec un délicat contexte de négociations politiques et d’arrangements” en prenant l’exemple de l’Eglise du Saint Sepulcre à Jérusalem où orthodoxes, chrétiens, arméniens, coptes, syriens et éthiopiens se partagent le lieu avec le dimanche un agenda des messes et cérémonies qui débute à 6 heures du matin pour finir à minuit 30. Quant à la tombe de Rachel, à Bethléem, d’un joli petit mausolée en 1933 accessible à tous, elle est désormais ceinte d’un mur sans fin de huit mètres de haut où seuls les juifs peuvent accéder. Au regard de l’actualité, il y avait de quoi avoir également un pincement au coeur dans le pavillon du Venezuela, un simple installation de panneaux montrant diverses vidéos illustrant un quotidien riant et festif. Le pavillon d’Egypte posait lui la question des marchands de rue, sans y répondre; l’Allemagne, celle de l’après mur avec une installation plutôt originale à la différence de l’Espagne qui avait recouvert ses murs de dessins sans queue ni tête, démontrant que le mot d’ordre de cette biennale, Free Space, pouvait conduire chaque commissaire à du grand n’importe quoi. 

Une pléthore de maquettes et de vidéos

Dans le bâtiment central de la Biennale, le pragmatisme était un peu plus présent avec notamment le projet Big U visant à protéger Manhattan de la montée des eaux ou celui déjà réalisé des Star Apartements de l’architecte américain Michael Maltzman qui, habitué aux maisons luxueuses ou aux musées, a réalisé à Los Angeles des appartements pour les sans logis. A l’Arsenal, le Kosovo avait réalisé un plafond avec des paraboles satellite, devenues dans les années 90 le signe d’appartenance à la communauté albanaise, privée de la plupart de ses droits tandis que la Chili avait reproduit en terre le fameux stade où le 29 septembre 1979, 37 000 chiliens avaient reçu un titre de propriété pour une terre. Les Philippines posaient de leur côté la question des savoir si le néolibéralisme n’était pas la nouvelle forme de colonialisme tout en ayant une vraie réflexion sur l’évolution de leurs villes et de leurs habitats avec des maisons sur pilotis pour un retour aux anciennes recettes ( une démarche similaire chez les canadiens rendant hommage à la sagesse des anciens) qui avaient fait leurs preuves en cas d’inondation -là encore de triste actualité alors que le typhon Manghkut est en train de les frapper. Quant à l’imposant bâtiment de la Corderie, accessible par un rideau de cordage, il avait de quoi faire le bonheur des amateurs de maquettes en tous genres avec des réalisations allant d’une école en Inde à un toit métallique protégeant une source d’eau minérale en pleine forêt chinoise. Dommage que l’utilisation massive des vidéos y créait une cacophonie rendant peu enclin le visiteur à s’attarder sous peine d’une migraine carabinée. Et à cela, nul échappatoire, le bâtiment long de plusieurs centaines de mètres n’offre pas de sortie! De quoi donner envie de s’attarder dans l’espace de la Slovénie qui avait choisi le thème du silence ou découvrir, armé d’un spray anti-moustiques, les pavillons “off”, disséminés dans la ville comme celui de la Catalogne qui offrait une très belle installation sur le thème de l’eau. Mais là encore, bien conceptuelle, à l’image des dix chapelles imaginées par la crème des architectes dont Norman Foster pour le Vatican qui, pour sa première participation avait investit les jardins de l’ile de San Giorgio Maggiore. Il est vrai que Dieu est un concept, non?

Par Laetitia Monsacré

La Biennale de l’architecture, Venise,  jusqu’au 25 novembre 2018

Le pavillon de la Finlande, Suède et Norvège, avec des bulles cellules symbolisant l’eau et l’air

Le Pavillon espagnol, cherchez l’architecte!

Chez les Néerlandais, un amusant jeu de casiers à surprise

Le projet Big U, Manhattan sauvée des eaux?

Dans la Corderie, les réalisations rivalisent d’originalité

Les Star apartments de Michael Maltzman pour les sans-logis de Los Angeles

Du bric et du broc pour des lieux de vie joyeux au Pavillon français

Une des dix chapelles imaginée pour le Vatican, la porte vers Dieu est étroite…

 

 

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