10 mai 2012
Hamlet tout nu

Acte III. Hamlet confronte sa mère aux accusations de complicité dans le meurtre de son père, son premier époux, qui pèsent sur elle. Stéphane Degout est assis, torse nu, dans une baignoire maculée de traces sombres tandis que Stella Grigorian, la reine Gertrude, se tient à son chevet, en robe noire. Puis le baryton français se lève et découvre son entière nudité, à laquelle fait écran un moment la mezzo géorgienne, sans jamais interrompre une performance chantée puissamment dramatique. Olivier Py est certes un habitué du déshabillage au théâtre – d’aucuns se souviennent du Tannhäuser à Genève où un acteur de porno exhibait ses atours érectiles dans la scène du Venusberg. Mais en demandant à un interprète de chanter une scène entière en appareil d’Adam, il transgresse sans doute l’un des derniers tabous à l’opéra (certes la danse des sept voiles de Salomé s’achève souvent en tenue d’Eve, mais cela reste un instantané). Et pourtant, l’audace, qui ne semble pas choquer un public moins conservateur que celui de la Staatsoper voisine, ne se limite pas ici à une provocation gratuite ; bien au contraire, elle renvoie avec une force inégalable l’atmosphère malsaine de fratricide dans laquelle baigne la pièce de Shakespeare, et qui est condensée avec une intensité particulière dans cette scène entre la mère et le fils.

Justice rendue à l’opéra d’Ambroise Thomas

Avec ses incontournables éléments mobiles noirs – des escaliers essentiellement – dessinés par Pierre-André Weitz, le décorateur attitré d’Olivier Py, construisant et déconstruisant au fur et à mesure de l’intrigue l’espace scénique, cette production se révèle être l’une de ses plus réussies et sait rendre justice à un chef-d’œuvre souvent décrié pour n’être qu’une adaptation de la tragédie de Shakespeare. Le fameux «Être ou ne pas être », grande page pour baryton, se poursuit avec « ô mystère ». Il ne faut pas oublier que l’accentuation dramatique à l’opéra diffère sensiblement de celle du théâtre parlé. Si le livret de Michel Carré et Jules Barbier simplifie la source shakespearienne, il porte avec beaucoup d’efficacité les différents climats de l’histoire et les sentiments des protagonistes, en particulier d’Hamlet. Ainsi la grande scène d’introspection baigne dans les graves de bois particulièrement évocateurs. Pensons encore à l’apparition du spectre – remarquable Jérôme Varnier – sur fond d’écran fumé et une extraordinaire monodie de basse qui rappelle Hector dans Les Troyens de Berlioz. La subtilité de l’écriture orchestrale montre d’ailleurs combien Ambroise Thomas a retenu la leçon de l’auteur du Traité d’instrumentation.

Un style impeccable

Si, avec son timbre riche voire parfois rugueux, Stéphane Degout s’affirme comme Le Hamlet du moment, ses partenaires ne déméritent nullement, avec un français souvent impeccable. Christine Schäfer se distingue en particulier dans le grand air de folie d’Ophélie au quatrième acte, emportée par la rotation du plateau, image émouvante de sa perdition. Mention spéciale pour le presque légendaire chœur Arnold Schoenberg, d’une précision telle que les surtitres s’avèrent plus d’une fois superflus. Quant à Mark Minkowski, à la tête de Wiener Symphoniker, fougueux lorsqu’il le faut, il fait preuve d’une compréhension admirable de la musique d’Ambroise Thomas.

Pour ceux qui ont raté les représentations viennoises, le spectacle sera repris l’an prochain à Bruxelles, au Théâtre de la Monnaie. A ne pas manquer.

Par Gilles Charlassier

Au Theater an der Wien, du 23 avril au 5 mai 2012. Reprise à Bruxelles en 2013.

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