23 septembre 2014
Biennale de Sao Paulo, invisible tropique

Qiu Zhijie_Map 1

La première satisfaction qu’apporte la visite de la Biennale de Sao Paulo, une des principales biennales d’art contemporain du monde avec Venise et Kassel, est d’échapper à la forêt de buildings de Sao Paulo, tout droit sortis du film Metropolis. En se réfugiant au cœur du parc Ibirapuera dans le pavillon Ciccilo Matarazzo qui accueille jusqu’au 7 décembre 2014 la biennale, on entre dans un bâtiment dont la profondeur et les lignes sinueuses n’ont rien perdu de leur modernité depuis leur création. Dessiné par une équipe d’architectes conduite par Oscar Nieymeyer, le bâtiment mérite en soit la visite.

Ses trois étages exposent donc près de 70 artistes. Cette année, l’équipe internationale de conservateurs, conduite par le directeur du musée Van Abbe d’Eindhoven Charles Esche, a choisi de donner la parole à la marge, aux minorités, aux oppositions en plaçant cet évènement sous le titre « Comment parler de ce qui n’existe pas ».

Cette ligne directrice a manifestement été interprétée librement par les artistes. L’interprétation peut être la plus amusante est celle de l’artiste chinois Qiu Zhijie avec sa création Map. A peine quelques pas après le portique suffisent pour être frappé par cette première œuvre. Dans cette gigantesque planisphère, devant laquelle on manque de perdre l’équilibre, l’artiste chinois a dessiné un monde imaginaire où les motifs géographiques ont tous un nom de concepts, d’expressions, d’associations d’idées. Mont du dessin intelligent, l’ile du mouvement La Rouche, lac du rituel…Est-ce une façon de dire que les idées ne sont que le produit d’une géographie, d’une contingence ?

On comprend cependant assez vite pourquoi cette œuvre a été mise à part dans la biennale, dans le couloir d’accès au bâtiment, car dès l’entrée dans la première salle le ton change. Plus de hauteur, plus d’ironie, la biennale commence réellement, et elle est sous le signe de la lutte.

Une biennale politique

La lutte de minorités pour exister, pour se faire reconnaître, devenir visible d’abord. Un clip vidéo d’un artiste turc met en scène un groupe de jeunes issus d’un quartier marginalisé d’Istanbul. Réalisé comme un clip de rap, on peine cependant à entrevoir l’ironie ou le double message. Le message est plus direct avec Violência, de l’artiste latino-américains Juan Carlos Romero, où sont mis côte à côte des dizaines de vielles affiches de journaux confrontant le spectateur à la représentation de la violence de la société argentine dans les années 1970.

Devant cette installation, au milieu de ce rez-de-chaussée décidément trop vide, se tient le travail passionnant d’Ana Lira, Voto !. Ses photographies d’affiches abimées et gribouillées de l’élection municipale de la ville brésilienne de Recife, plusieurs mois après l’élection, éclairent crument la machinerie électorale et les promesses délavées des candidats.

Mais noyée dans l’espace du lieu, ou peut être par le manque de délimitation de l’espace, beaucoup d’installations dont il faut parfois chercher le nom plusieurs minutes apparaissent brouillonnes, inachevées. Plusieurs artistes semblent avoir hésité à interagir avec le spectateur, pour finalement le laisser seul avec son scepticisme.

On y voit un peu plus clair au premier étage, après avoir suivi un escalier labyrinthique. C’est avec une des œuvres les plus marquantes de la biennale que l’on commence, Dios Es Marica (god is queer). Le long d’une pseudo fresque historique, un collectif d’artistes revient sur la présence de la transsexualité dans la religion et la société, de l’Ancien Testament jusqu’aux élections politiques modernes. Les certitudes des zélotes politiques religieux ou culturels sont tours à tour dynamités par l’introduction de cette ambiguïté sexuelle. Efficace.  Quelques mètres après, Histórias de aprendizagem de l’artiste Voluspa Jarpa est une édifiante suspension au plafond, où des dizaines de lettres déclassifiées des services de renseignements américains et brésiliens, reproduites sur des morceaux de plexiglass, s’entremêlent.

Introspection du Brésil

On finit la biennale avec la reproduction de la station de métro très design Pinheiros de Sao Paulo où une vidéo filme le défilé des voyageurs et participe au questionnement qui traverse cette biennale. Les artistes ont majoritairement décidé d’interroger la situation actuelle de leur pays, à travers des sujets du passé ou, comme avec la vidéo de Pinheiros, actuels. C’est le cas avec le travail du chilien Juan Downey sur la situation des indiens du continent latino-américain, avec les peintures de Wilhelm Sasnal sur l’héritage colonial du Brésil, ou encore avec les photographies de Romy Pocztaruk sur le projet abandonné des années 1970 de construire une autoroute trans-Amazonienne. Tous semblent vouloir rattacher le continent à son histoire, à retrouver son identité.

Toutes ces œuvres dessinent en creux le portrait d’une société à la croisée des chemins. Entrainé depuis dix ans dans une transformation accélérée, le continent sud-américain, et plus particulièrement Brésil, semble aujourd’hui travaillé par le doute. Les voyageurs du métro de Pinheiros se déplacent, et les artistes semblent se demander dans quelle direction.

Par Florent Detroy

 

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