17 août 2013

“Quoi encore?” Ah oui monsieur le médecin, quoi encore? Outre le fait que ma fille est sur un brancard, la bouche ensanglantée, les deux lèvres pendantes suite aux morsures du chien de mes locataires si pressés de rentrer dans les lieux que leur bâtard obèse s’est chargé de nous faire déguerpir à une vitesse record, pas grand chose. C’est vrai quelle honte de vous poser une question à vous, tout en haut de l’échelle, payé par mes impôts, alors que je me demande si l’infection n’est pas déjà en train de gagner le corps de ma fille qui, à cette heure-ci aurait dû être dans l’eau de mer en cette journée caniculaire? Quoi encore, à part que la détresse d’une mère couverte du sang de sa fille qu’elle imagine déjà défigurée à vie, est ici pris en charge par une secrétaire qui, assise derrière son ordinateur  demande laconiquement  adresse et numéro de sécu? Des urgences? Plutôt un couloir d’attente sordide où l’on guette la blouse blanche, avec personne ne sachant ce qu’il adviendra ensuite, hormis la promesse de minutes horribles et interminables. Il y avait avant, le jardin, le soleil, la vie qui ouvre ses bras. Il y a ici l'”après”, les néons, les brancards et des robots habillés en blanc qui sont payés pour un travail. Alors quoi encore? La phrase claque comme une insulte suprême, comme le résumé immonde de ce corps hospitalier qui en sa tête est devenu malade, détaché de toute humanité. Il faudra attendre le CHU de Caen pour enfin avoir une regard compatissant et se sentir pris en considération, juste un peu de sollicitude, ce soin inquiet que l’on vient chercher ici en même temps que celui pour le corps.  Une peau éventrée, un os brisé c’est aussi une terminaison nerveuse qui se met à hurler, tout le système des certitudes en soi qui vacille et l’homme, la femme qui redevient ce qu’il est-un pauvre amas de chairs plus ou moins abimées. On est à terre et pourtant il faut être fort pour son enfant, pour qu’il n’ait pas peur face à déjà ce regard qu’il devine, fixé sur ses lèvres, ces deux vaguelettes ourlées qu’on avait découvertes avec émerveillement il y a huit ans déjà, intra-uteros comme on dit, et dont on se demande déjà quel chirurgien en saura réparer du moins l’usage. Quoi encore?  Le miroir, ce ne sera pas le plus grave. Déjà si elle peut reparler, manger, embrasser à nouveau comme elle a voulu le faire avec ce chien. Et comme elle aimait tant le faire sur nos joues, nos mains.  Et cette pensée qui arrive: et si elle gardait à vie une appréhension à tendre ses lèvres? Que ce geste absolu d’amour soit associé à être blessé, l’autre qui vous attaque? Alors quoi encore? On pourrait presque le tuer cet imbécile excédé qui ose faire ce métier qui devrait être un sacerdoce avec tant de mépris. Que quelqu’un paye pour la douleur que son enfant subit. Pour le handicap, la blessure ou pire encore la mort. Ici ce n’étaient que le dédain, la bêtise, l’énervement mais Dieu comme c’était insupportable! Rien n’est de trop face à la souffrance; cela s’appelle à défaut de professionnalisme de la compassion que, même vêtu d’ une blouse blanche, chacun devrait avoir face à elle. Le minimum syndical comme l’on dit.

Par Laetitia Monsacré

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