Triptyque de rites chorégraphiques à l’Opéra des Flandres, des légendes d’hier à celle d’aujourd’hui

Le Ballet de l’Opéra des Flandres présente trois chorégraphies sur des grandes pages du répertoire. Commandé par Ida Rubinstein, le Boléro de Ravel est non seulement l’une des pièces les plus jouées au monde, mais aussi un grand classique du répertoire chorégraphique, qui a connu maintes versions, dont la plus emblématique est sans doute celle que Maurice Béjart a conçu pour le Théâtre de La Monnaie en 1961, et depuis interprété par nombre de compagnies de danse. Ce n’est sans doute pas un hasard si Shahar Binyamini en reprend plus d’un geste, à l’exemple du moulage par la main de la ligne du corps, comme gangue à partir de laquelle émerge la tension mystique et sexuelle croissante qui unit la masse collective. Mais à l’inverse du modèle, la figure qui émerge n’est plus unique, et l’idole est tantôt masculine, tantôt féminine. L’ivresse de l’adoration ne semble pas l’horizon de la lecture de l’ancien bras droit d’Ohad Naharin. Pour sa réinvention en Boléro X, cet ancien de la Batsheva Dance Company se nourrit aussi des rythmes de la comédie musicale, et le groupe évolue vers un unisson chorégraphique, jeux de mains et de jambes compris, digne des plus flamboyants finales de Broadway. Les héritages sont alors transformés en une irrésistible énergie qui ne connaît plus de dieu ni de maître, emportant le public au diapason du plateau.
Du Boléro au Sacre du Printemps
La proposition de Nacera Belaza sur La Valse contraste avec le dépouillement de son seul en scène, confié à Austin Meiteen. Nimbé par les lumières d’Eric Soyer, le soliste de la compagnie flamande semble évoluer dans le fantôme de la partition de Ravel, dont les variations s’élèvent depuis la fosse, sous la baguette de Karel Deseure – et sans les quelques hésitations de pupitres qui, dans le Boléro, avaient, ce mercredi soir, surpris les spectateurs du Capitole de Gand, accueillant l’Opéra des Flandres depuis la fermeture de sa salle gantoise. Entre souvenirs et hallucinations, l’attention est suspendue à cette évolution chorégraphique qui s’affirme comme l’ombre de la vitalité ravélienne, envers que l’on peut associer au tragique sous-jacent d’une mécanique rythmique, dont l’obsession peut très bien se révéler inquiétante.
Après l’entracte, pendant lequel la terre est tamisée sur le plateau pour le scénographie de Rolf Borzik, la vision légendaire du Sacre du Printemps de Pina Pausch revient à une sorte d’énergie primordiale. Magnifiant les harmonies tribales de Stravinski, l’élan rituel fait peu à peu cristalliser le sacrifice avec une évidence puissance tellurique et animale que les danseuses et danseurs du Ballet de l’Opéra des Flandres incarnent d’une manière aussi saisissante que jubilatoire, et qui emporte l’orchestre dans un même mouvement d’excellence. Le classique du répertoire qu’est la chorégraphie de Pina Bausch n’a rien perdu de sa force inimitable, transfigurant la barbarie immémoriale en une catharsis d’une actualité toujours brûlante. A l’Opéra des Flandres, l’hier et l’aujourd’hui de la danse se conjuguent plus que jamais au présent.
Par Gilles Charlassier
Rites, Opéra des Flandres, février 2026












