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	<title>PLUME | Jim le Pariser</title>
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	<description>Un magazine en ligne cosmopolitain et sophistiqué</description>
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		<title>Benji</title>
		<link>https://www.jimlepariser.fr/benji/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Laetitia Monsacré]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 12 Apr 2024 11:04:59 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[PLUME]]></category>
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										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: left;">Grand-mère n’aime que les fleurs. Elle écarte toujours ses bras avant de les respirer, comme une enfant qu’elle n’est plus depuis longtemps. Je le sais, c’est tout. Puis elle fourre son nez dans les senteurs des roses ou des pivoines. Quand elle relève les yeux, c’est pour chercher ceux de papa qu’elle aspire comme le vent mauvais avec ses nuages gris. Son fils unique qui n’aurait jamais du se marier et vivre loin d’elle, avec son petit Benji, moi. Chaque été, pourtant, nous retournons au château, ou grand-mère vit avec ses nombreux domestiques et autant de chats que j’ai de doigts. Des domestiques comme des mouches qui lui tournent autour et qu’elle chasse de ses mains, ou sur lesquels elle aboie un ordre, comme un chien qui défend l’entrée de sa maison. La citronnade n’est jamais assez fraiche, le gigot trop cuit, l’œuf pas assez baveux, la bouillotte au lit pas assez chaude, le plaid sur ses genoux pas assez long. Quant aux chats, elle laisse Clara la cuisinière les nourrir et jouer avec dans le parc si grand que je n’ai jamais pu en faire le tour. Quand vient la nuit, elle laisse entrer ses chats dans sa chambre et dort sous leur fourrure. Grand-père, lui, s’est endormi pour toujours dans une chaise longue face à la mer qu’on aperçoit entre les arbres de la forêt et papa n’a jamais osé lever la voix sur sa maman qui fait comme si la mienne n’existait pas. Maman, qui comme une faute de gout, s’appelle Rose et que grand-mère n’appelle ni ne respire jamais. Rose sans épines, qui se fane sous le silence. Elle ne lui dit ni bonjour, ni bonne nuit, ni rien ; balayés l’épouse et son Benji, comme les feuilles qui tombent des arbres et qu’un domestique ramasse au râteau. Comme si maman était morte. Comme si je dormais pour toujours dans une chaise longue face à la mer. Pire qu’un de ses chats qu’on ne nourrit pas et avec lequel on refuse de jouer. Juste leur fourrure pour avoir chaud la nuit. Ou la bouillotte, jamais assez chaude. Et ce n’est certainement pas maman ni moi qui aurions gratté à la porte de grand-mère, la nuit, pour dormir dans son grand lit. Quand elles se font face, maman a cessé de vouloir attraper son regard aussi vide que le grand puits du jardin. Elle se contente de prendre les repas en silence, prenant soin entre chaque plat de poser ses couverts dans l’assiette comme si tout était en mousse. Grand-mère ne parle qu’à son fils, ou aux domestiques. Elle me regarde parfois, comme un objet étrange qui n’est pas à sa place et qu’elle rangerait, si elle le pouvait sur la plus haute de ses étagères. Mais elle ne dit mot, ni ne caresse ma frange blonde. Quand j’étais petit, papa soufflait sur mes cils pour me réveiller et en ouvrant les yeux dans les siens, j’y voyais un peu de bleu volé à la mer.</p>
<p>C’est peut-être à cause des fleurs qu’elle s’est penchée ce matin-là de la fenêtre de sa chambre, bras écartés, tombant comme une pierre qui a roulé jusqu’aux rhododendrons. C’est Clara, la cuisinière, qui l’a découverte la tête écrasée dans la terre, la robe de chambre toute salie, remontée jusqu’à la taille. Je n’ai rien vu, rien entendu, je dormais. Mais Clara m’a raconté tout cela, comme elle l’a dit aux pompiers, puis à la police. Maman m’a serré fort contre elle et m’a juste murmuré à l’oreille « c’est fini ». Et malgré mes dix ans, je l’ai serrée à mon tour si fort que mes mains sont devenues blanches comme ces nuages qui balayent le ciel bleu. J’ai répondu « oui, enfin ». Et nous sommes restés ainsi, longtemps, se balançant d’un pied sur l’autre, dans la tiédeur de la chambre où le soleil était entré en force. Plus tard dans la journée, papa est venu s’allonger sur le lit, regardant le plafond comme un ciel bleu d’été sans nuages, un ciel pur, où plus un seul orage ne viendrait assombrir ses longues journées au château. Je me suis couché à ses côtés, maman aussi, et nous nous sommes laissés aspirer par le ciel bleu tandis que les chats grattaient à notre porte. Le lendemain, ils se sont tous enfuis et ne sont jamais revenus, happés par la forêt qui sépare le château de la mer, rendus à la nature et dormant sur la mousse qui recouvrent les pieds des arbres centenaires. Je m’y promenais avec grand-père autrefois, comme un refuge loin du château et de ses maléfices. Une grand-mère sans couronne, ni miroir, mais plus méchante que les contes de fées que me lisait Rose quand j’étais plus petit. Elle voulait papa, juste lui, rien que pour elle et personne d’autre. Les chats, ça ne comptait pas, juste pour avoir chaud la nuit, après la mort de grand-père.</p>
<p>Et c’est comme ça que tout a commencé. C’est bien plus tard que j’ai commencé à comprendre. A dix ans, le monde est une bulle de savon qui vous éclate entre les doigts sans prévenir. J’avais tant de questions à poser à papa, à maman, à grand-père, à Clara, mais pas une à grand-mère. Je ne souhaitais qu’une chose. Une seule. Qu’elle tombe de la fenêtre de sa chambre. Après tout, c’était bien grand-mère qui avait versé le poison dans la tasse de thé de grand-père et arrangé la voiture où Rose et moi avions percuté un arbre de la forêt, sans freins pour pouvoir s’arrêter. Et pourtant, mêmes morts, nous retournions tous les trois chaque été au château. C’était bon de pouvoir s’allonger maman et moi à côté de papa, même s’il ne pouvait s’en rendre compte. Et ne croyez pas qu’une fois de l’autre côté, on peut traverser les murs et les portes. On ne ressent plus rien. Le temps n’a plus aucune importance. Et pourtant il en faut pour apprendre à ouvrir une porte ou une fenêtre. Si grand-père et Rose n’avaient pas été là à mes côtés, je n’aurais pas trouvé la force de pousser avec eux grand-mère qui se penchait ce matin-là par la fenêtre. Je l’ai regardée se soulever puis retomber comme une vieille poupée molle jusqu’aux rhododendrons sans ressentir quoi que ce soit. Quand on est mort, on ne ressent ni la douleur, ni rien. Elle apprendra peut-être, mais franchement je m’en fous. Grand-père a aussitôt disparu comme une bulle de savon qui éclate pour toujours. Nous savions avec Rose qu’il nous restait peu de temps. Juste celui de s’allonger sur le lit à côté de papa et de regarder le ciel bleu, sans nuages gris, un ciel pur qui allait nous aspirer pour longtemps. Alors j’ai serré fort la main de papa pour qu’il ressente ma chaleur, pas celle d’un chat pour sa fourrure, son enfant de dix ans prenant pour une dernière fois celle de son père avant de s’en aller. Alors papa s’est redressé d’un bond et a dit « Benji, c’est toi ? ». Les fenêtres se sont ouvertes d’un seul coup. Le vent est entré avec force, renversant les lampes et tournant les pages des livres sur sa table de nuit. « Benji, c’est toi ? ». Et Rose a rejoint grand-père sans me laisser le temps de lui dire adieu. J’ai caressé la joue de papa. J’aurais aimé lui dire « oui », mais quand on est mort, on ne parle plus. J’ai soufflé sur ses cils, puis ses cheveux. « Benji, c’est toi ». Papa m’avait reconnu. Et comme le souffle éteint la bougie, j’ai senti que je partais.</p>
<h6 style="text-align: right;">Par Gilles Paris</h6>
<p style="text-align: left;">Dernier roman paru <em>L’Été des lucioles</em> Editions Héloïse d’Ormesson</p><p>The post <a href="https://www.jimlepariser.fr/benji/">Benji</a> first appeared on <a href="https://www.jimlepariser.fr">Jim le Pariser</a>.</p>]]></content:encoded>
					
		
		
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		<title>Chère Elizabeth Eugenia,</title>
		<link>https://www.jimlepariser.fr/chere-elizabeth-eugenia/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Jimlepariser]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 14 Oct 2022 06:59:38 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[PLUME]]></category>
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										<content:encoded><![CDATA[<p class="wp-block-paragraph">Cette missive aurait du vous parvenir en juin dernier, pour votre Jubilee de platinum. 70 ans de règne, le plus long de l&rsquo;histoire, cela méritait bien de venir vous rendre visite en espérant être sur le Mall assez tôt pour pour apercevoir une croupe de cheval ou un horse gard avec leurs grands bonnets en polis noirs et leur veste rouge bien voyants. Je n&rsquo;imaginais évidemment pas capter un quelconque de vos regards ni saisir la couleur de votre tailleur bien qu&rsquo;ils soient toujours très colorés. Etre vu, voilà ce que la Cour d’Angleterre a bien compris dans une formidable opération mondiale marketing qui attira pour ce « Trooping the Colours » des milliers d&rsquo;anglais et touristes dont ma fille et moi , enfin, c&rsquo;était prévu. Car levé aux aurores pour vivre ce moment HISTORIQUE en ce jeudi 2 juin 2022, celui que vous avez inauguré afin que votre Île n&rsquo;en soit plus une- l&rsquo;Eurostar- a été victime de ce que la SNCF appelle pudiquement un « accident de personne ». A sa façon, un homme ou une femme qui a choisi de tirer sa révérence, non pas à voue même, la reine du Common Wealth mais tout simplement à la vie. Entre Point de vue et la TV sur smartphone, l&rsquo;attente a duré de quoi rater toute la célébration et se retrouver dans un Londres encore plus embouteillé que d&rsquo;habitude, Green Park fermé, toutes les fan zones complètes avec des bobbies pas très avenants sauf pour les enfants autorisés à monter sur leurs grosses motos. Et c&rsquo;est là, que le frenchie réalise que les anglais resteront à tout jamais , Brexit ou pas de lointains cousins, hilares avec leurs pintes de bières, assis à même le macadam pour attendre le seul défilé vraiment démocratique, celui des avions. </p>



<p class="wp-block-paragraph">Voilà qu&rsquo;en ce mois de septembre, ce fut à votre tour de rejoindre l&rsquo;au delà, « peacefully », c&rsquo;est à dire sans doute dans des circonstances bien différentes de ce pauvre Calaisien. Le premier n&rsquo;eut pas droit à une ligne dans les journaux, et vraisemblablement loin, très loin des siens et de son rêve de traverser la Manche.</p>



<p class="wp-block-paragraph">RIP</p><p>The post <a href="https://www.jimlepariser.fr/chere-elizabeth-eugenia/">Chère Elizabeth Eugenia,</a> first appeared on <a href="https://www.jimlepariser.fr">Jim le Pariser</a>.</p>]]></content:encoded>
					
		
		
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		<title>A la recherche de la truffe perdue</title>
		<link>https://www.jimlepariser.fr/a-la-recherche-de-la-truffe-perdue/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Laetitia Monsacré]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 02 Jan 2020 22:05:01 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[PLUME]]></category>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Elle était là, noire et odorante, magnifique diamant offert par la terre. A des centaines de kilomètres de là, elle s&rsquo;échangeait contre des billets colorés que crachaient des boîtes grises pour qui avait le bon numéro. Mais ce dernier jour de l&rsquo; année, c&rsquo;est la nature et elle seule, qui avait donné celle-ci. Tôt le matin, pendant le mois de décembre, quand la plaine était encore plongée dans le brouillard, Luc n&rsquo;avait eu de cesse d&rsquo;arpenter ces collines de son enfance, marchant sur les mêmes sentiers que son grand père avait suivi. Celui-ci n&rsquo;était plus en vie aujourd&rsquo;hui, ni son fidèle chien, un bâtard nommé Hector, mais la traque était toujours la même, et la récompense jamais certaine. Ainsi avait-il cherché en vain, dans le froid sec, suivant son petit griffon, attendant qu&rsquo;il aboie et gratte la terre. A chaque fois,&nbsp; Luc s&rsquo;était agenouillé, le coeur battant, creusant en prenant soin de ne pas abîmer les racines du chêne avec son cavadou-une petite pioche héritée de son père-dans l&rsquo;espoir d&rsquo;extraire enfin ce champignon béni des dieux. Les semaines passant, il n&rsquo;avait rien trouvé; après les hommes, il avait commencé à douter de la terre, de sa terre. Voilà qu&rsquo;elle aussi le trahissait. Déjà son pauvre potager n&rsquo;offrait-il plus rien depuis des mois, à part quelques carottes, des panais et des poireaux; les soupes se succédaient sur la nappe à carreaux blancs et rouges de la petite maison qu&rsquo;il occupait, seul avec son chien, depuis bientôt un an. Le froid était si vif l&rsquo;hiver venu,&nbsp; mordant la peau dès le seuil de la porte passé, raidissant les muscles et rendant toute sortie éprouvante.</p>
<p>C&rsquo;était pourtant une quête à chaque fois pleine d&rsquo;espoir, mêlant les prières à l&rsquo;effort, et élevant la récompense au prix de l&rsquo;effort. Comme il y pensait à cette odeur enivrante, ce craquant sous la dent et cette explosion d&rsquo;arômes terreux dans le palais, capable de transformer un plat de pauvres en celui d&rsquo;un seigneur. Déjà il imaginait sa joie de faire découvrir à ses enfants cette merveille née de la symbiose entre un champignon et un arbre grâce à ce sol calcaire sur lequel il était revenu vivre, loin de tout. Loin d&rsquo;eux. Il n&rsquo;avait pas été un bon père, il le savait. Rivé à son ordinateur à longueur de soirée, rentrant épuisé d&rsquo;un travail qui lui permettait à peine de payer les traites de la maison, un petit pavillon bien propre en banlieue parisienne, il s&rsquo;était retrouvé pris au piège, disant oui à tout. Sa femme, son patron, ses enfants. Luc avait vécu cette vie hors sol des années durant avant que Catherine ne rencontre quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre. Un homme qui la regardait, qui la faisait rire, tant de choses que Luc avait cessé de faire. Les enfants avaient suivi le nouveau couple, ce nouveau père, comme des meubles et Luc avait fui, trouvant refuge dans ces collines où il avait grandi, baignées de soleil dès le mois de mars mais où il gelait à pierre fendre l&rsquo;hiver venu. Là, il avait tenté de se retrouver, vivant en ermite, cherchant dans ses souvenirs comment il avait vu sa mère faire son propre pain, planter ses légumes et se nourrir sans jamais pousser un caddy dans ces rayons de supermarchés où les saisons n&rsquo;existaient pas. Au fil des jours, il avait repris confiance en ses mains, en ses bras; de la terre avaient jailli des pousses timides puis la nature avait travaillé pour lui, imperturbable et généreuse nourrice. Il avait redécouvert l&rsquo;attente, la sollicitude puis le bonheur de voir jaillir une tige puis s&rsquo;élever dans les airs, tout à sa tache de grandir, les premières fleurs qui se transformaient en minuscules fruits. Avec respect, il avait alors joui une fois que le soleil et la pluie aient fini leur oeuvre de ces offrandes qu&rsquo;on lui faisait. Du goût retrouvé avec ces tomates charnues et croquantes, de la peau lisse et brillante des aubergines, de la finesse de ces carottes de jardin. Puis l&rsquo;été était passé, les melons avait laissé la place aux courges et sous le sol, Luc s&rsquo;était alors mis à&nbsp; imaginer aux alentours des chênes la valse souterraine et magique, débutée au printemps. Comment leurs racines avaient servi d&rsquo;hôtes aux fins filaments du champignon, les deux se nouant amoureusement pour donner naissance trois mois plus tard à ces petits cailloux noirs que l&rsquo;église nommait les champignons du diable. Il y avait en effet quelque chose de surnaturel dans ce condensé de saveurs à la fois terreuses, presque animales et d&rsquo;une finesse inouïe, à l&rsquo;odeur envoûtante et que l&rsquo;on volait aux entrailles de la terre. Voilà qui laissait l&rsquo;homme circonspect, incapable de reproduire ce miracle.</p>
<p>En y songeant, il en aurait pleuré comme ce matin où il avait vu Marius, 8 ans et sa soeur, Manon sur le quai de la gare, avec leur petit brassard sur lequel était inscrit leur nom. Des mois qu&rsquo;il ne les avait vus, qu&rsquo;il n&rsquo;avait serré leur petit corps chaud contre lui. Papa, papa. Ils n&rsquo;avaient pas oublié le mot; leurs bras s&rsquo;étaient enroulés autour de son cou. C&rsquo;est qui, lui? avaient-ils ensuite demandé en voyant Max sauter dans la voiture. La maison s&rsquo;était emplie de leurs cris, de leur course dans les escaliers, voulant voir leur chambre et marquer leur nouveau territoire. Puis, Marius avait vu la petite pioche sur le buffet, ce petit outil qui n&rsquo;avait pas réussi dans les mains de son père à renouveler le miracle perpétué par des générations d&rsquo;hommes de la famille. Il s&rsquo;en était saisi, obligeant Luc à raconter l&rsquo;histoire de ce diamant noir qu&rsquo;il avait espéré, jour après jour, pendant un mois, leur offrir ce soir de réveillon. On le trouvera tous les deux s&rsquo;était écrié Marius, attrapant son manteau. Père et fils étaient alors sortis avec le chien dans le froid, marchant d&rsquo;un pas rapide et grave dans le soir tombant tandis que Manon avait commencé à faire cuire les panais, ces drôles de carottes blanches qu&rsquo;elle voyait pour la première fois, et de faire une soupe où chacun d&rsquo;eux espérait voir flotter bientôt des copeaux noirs. Lorsqu&rsquo;une heure plus tard, Luc et Marius étaient revenus, les yeux brillants, Max bondissant autour d&rsquo;eux, Manon avait poussé des petits cris de joie. Cette odeur, c&rsquo;était irréel. La truffe, grosse comme un oeuf, avait été posée au milieu de la table comme un trésor qu&rsquo;elle était. Car, avec elle, bien plus qu&rsquo;un mets rare offert à ses enfants, c&rsquo;était tout le passé de ces moments en famille qui réapparaissait; autant de souvenirs que Luc n&rsquo;avait jamais connus avec ses propres enfants jusqu&rsquo;à présent. Luc saisit alors, accrochée sur le mur de pierre, une râpe un peu rouillée, la passa sous l&rsquo;eau pour en retirer la poussière et les toiles d&rsquo;araignée puis, cérémonieusement passa dessus ce que la terre leur avait, avec bienveillance, offert pour ce dîner de retrouvailles, tout en songeant que ce soir de Saint Sylvestre, chacun et chaque chose avaient retrouvé leur juste place.</p>
<h6 style="text-align: right;">Par April Wheeler</h6><p>The post <a href="https://www.jimlepariser.fr/a-la-recherche-de-la-truffe-perdue/">A la recherche de la truffe perdue</a> first appeared on <a href="https://www.jimlepariser.fr">Jim le Pariser</a>.</p>]]></content:encoded>
					
		
		
			</item>
		<item>
		<title>Egoïste</title>
		<link>https://www.jimlepariser.fr/egoiste/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Jimlepariser]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 14 Feb 2019 14:15:44 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Cette année, Tessa en avait un. Un Valentin. Tout beau, avec un zeste d&#8217;exotisme, se lavant bien les dents, arborant la même Rolex en argent que celle qu&#8217;elle portait à ses vingt ans. Le prénom, un peu ridicule pour d&#8217;aucuns, [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Cette année, Tessa en avait un. Un Valentin. Tout beau, avec un zeste d&rsquo;exotisme, se lavant bien les dents, arborant la même Rolex en argent que celle qu&rsquo;elle portait à ses vingt ans. Le prénom, un peu ridicule pour d&rsquo;aucuns, la faisait penser à Michel Serrault et à sa rencontre fortuite dans sa jeunesse avec le grand acteur au détour d&rsquo;un pâté de maison Neuilléen, une histoire de chiens déjà. Cet homme-là, elle l&rsquo;avait rencontré aussi dans la rue, à la faveur du hasard. <em>Out of the blue</em> disent les américains. Une chance à saisir parmi tant d&rsquo;autres dans un quotidien qui vous les offre en bouquet à condition de savoir saisir les tiges des fleurs. Sur la table basse, les dernières qu&rsquo;il lui avaient offertes s&rsquo;étiolaient. Tessa les saisit et les mis à la poubelle. Le matin même des jonquilles avaient fini dans un trou avec le lapin de son fils, mort de soif. Et Valentin avait dégagé. Viré comme une merde, de celle dans lesquelles on marche par distraction. De la distraction, oui, c&rsquo;était bien par elle qu&rsquo;elle avait cédé aux sirènes pour ouvrir sa porte et son lit à cet homme. Il faut bien que les corps exultent chantait Brel. Sauf que là aussi, l&rsquo;affaire avait tourné court. Il n&rsquo;était pas dans sa tête- ignorant au point de croire savoir tout- mais pas non plus dans sa peau. Habitué aux gâteries qu&rsquo;offrent aux hommes les horizontales comme on les appelait au début du siècle dernier, ce Valentin-là n&rsquo;avait rien à &nbsp;offrir, à part son corps musclé et son sexe en panne. Le Viagra fêtait ses 20 ans mais pour Tessa, c&rsquo;était le jeun avant Pâques. Jamais un compliment, jamais une attention, jamais un geste tendre, il fallait tout lui prendre, tout lui donner; supporter sa surdité, ses siestes et ses tentatives de la rendre jalouse. Car le Valentin réclamait du pouvoir. De celui des Don Juan de Prisunic qui veulent soumettre les femmes en leur faisant croire que toutes les autres aimeraient être à leur place. La chose était puérile mais ô combien logique venant d&rsquo;un petit garçon que sa mère avait abandonné.</p>
<p>Au fil des jours, le vide entre eux n&rsquo;avait cesser de se creuser, sans même qu&rsquo;il ne s&rsquo;en aperçoive. Ni acteur, ni observateur, son regard était ailleurs comme ce samedi soir où elle lui avait montré son film préféré, <em>Revolutionnary road</em>. Un couple qui se délite, une femme qui s&rsquo;éloigne irrémédiablement de son mari sans que lui non plus ne s&rsquo;en rende compte. Un feu craquait dans la cheminée; Tessa fixait son amant sans que celui-ci ne le réalise, tout à lui-même. Et à personne d&rsquo;autre. C&rsquo;est à ce moment précis qu&rsquo;elle avait su que c&rsquo;était fini; que le jour où elle l&rsquo;avait rencontré, elle s&rsquo;était trompée d&rsquo;histoire, <em>« qu&rsquo;elle s&rsquo;était gourée de trottoir »</em> comme elle lui avait fait un soir écouter le chanter Renaud, songeant à ce moment là à son ancienne histoire à lui; et réalisant aujourd&rsquo;hui, qu&rsquo;en fait, il s&rsquo;agissait de la sienne.</p>
<p>Il ne s&rsquo;était rendu compte de rien, enfin si, il avait alors raconté qu&rsquo;il allait la quitter. Le pouvoir, on y revenait. Un jeu de dupes comme au poker. Assise dans le grand salon près de la mer, Tessa souriait. Avec elle, il n&rsquo;avait jamais eu une bonne main. Elle regarda la table; demain, elle irait s&rsquo;acheter des fleurs, savourant sa liberté retrouvée, étonnée que cette séparation n&rsquo;ai pas même laissé une petite rayure dans son coeur. Décidément, elle vieillissait.</p>
<h6 style="text-align: right;">Par April Wheeler</h6><p>The post <a href="https://www.jimlepariser.fr/egoiste/">Egoïste</a> first appeared on <a href="https://www.jimlepariser.fr">Jim le Pariser</a>.</p>]]></content:encoded>
					
		
		
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		<title>Rive droite/ rive gauche</title>
		<link>https://www.jimlepariser.fr/rive-droite-rive-gauche/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Laetitia Monsacré]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 07 May 2016 09:51:21 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Emilie avait ressorti de son armoire sa robe d&#8217;été azur qui allait si bien avec le bleu limpide de ce chaud vendredi de début mai où elle profitait d&#8217;un week-end prolongé. Elle avait rendez-vous sur les quais de Seine, avec [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">Emilie avait ressorti de son armoire sa robe d&rsquo;été azur qui allait si bien avec le bleu limpide de ce chaud vendredi de début mai où elle profitait d&rsquo;un week-end prolongé. Elle avait rendez-vous sur les quais de Seine, avec Stéphane, un brun trentenaire qu&rsquo;elle avait dégotté sur une des innombrables applications qui mettent en relation des solitudes modernes qui s&rsquo;ignorent dans le flux anonyme de la frénésie parisienne. Un dernier coup de mascara pour mettre en valeur ses yeux noisette, un ultime nuage de fond de teint afin de masquer des ridules qu&rsquo;elle se découvrait avec inquiétude chaque matin depuis quelques mois, et ses espadrilles étaient prêtes à dévaler quatre à quatre les marches de son  immeuble au coeur de Montorgueil. Un œil sur son smartphone : son prince charmant viendrait de la rive gauche, terre étrangère, la rejoindre sur un banc baigné de soleil au pied du Pont des Arts.<br />
Du haut de ses quatre siècles et sa coupole où siègent en vert et en épée les Immortels, gardiens de la langue française, l&rsquo;Institut semblait lui donner un signe d&rsquo;encouragement au sortir du Louvre. Sentant la fraîcheur de l&rsquo;eau brassée par les bateaux-mouches et ses touristes ahuris mitraillant la capitale de photos que personne ne regardera, excepté leur narcissisme, la jeune femme fixait déjà la dalle de pierre inondée de lumière et encore vide. Elle l&rsquo;attendait. Elle avait un peu d&rsquo;avance.<br />
Des joggeurs foulaient le pavé, quelques couples commençaient à déambuler. Un homme au pas décidé s&rsquo;approchait, le téléphone sur l&rsquo;oreille. La conversation semblait plus importante que la nonchalance de la rive, où des enlacements hésitaient parfois, avant d&rsquo;afficher leur fougue sentimentale. Il y en avait pour tous les goûts, des adolescents, des amours matures, des femmes, des hommes, dans toutes les combinaisons concevables, par la main, le bras, les lèvres. Bientôt la foule commençait à brouiller l&rsquo;image de son promis. Il tardait. Aucune nouvelle. Chaque visage était décrypté, mais aucun ne lui était destiné. L&rsquo;heure du déjeuner passait, et son oisiveté devenait attente insistante, finalement désespérée. Le vent se leva, elle décida de l&rsquo;accompagner : son amant s&rsquo;était volatilisé dans la virtualité. Déçue et légère à la fois, Emilie repartit dans l&rsquo;azur profond de sa rive droite.</p>
<h6 style="text-align: justify;">Par Gilles Charlassier</h6><p>The post <a href="https://www.jimlepariser.fr/rive-droite-rive-gauche/">Rive droite/ rive gauche</a> first appeared on <a href="https://www.jimlepariser.fr">Jim le Pariser</a>.</p>]]></content:encoded>
					
		
		
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		<title>Maman est fatiguée</title>
		<link>https://www.jimlepariser.fr/maman-est-fatiguee/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Laetitia Monsacré]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 09 Mar 2016 20:21:19 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[PLUME]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Dans une heure les enfants allaient arriver. Kate sortit de son lit qui ne lui offrait même plus de répit, cette sensation de petite mort qui lui permettait de passer les heures; un verre de vin, une cigarette, un cachet, [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Dans une heure les enfants allaient arriver. Kate sortit de son lit qui ne lui offrait même plus de répit, cette sensation de petite mort qui lui permettait de passer les heures; un verre de vin, une cigarette, un cachet, le triptyque avait détraqué son coeur qui semblait hésiter entre l’emballement et le néant. Elle fit quelques pas pour sortir de la chambre, recevant une décharge de lumière et de bruits de sirènes. Par la fenêtre, elle pouvait voir la rue grouillante de monde, des petites fourmis remontant la 37 eme rue, prises au piège tout comme elle. Mais il lui semblait que tous ces passants avaient la chance de ne pas s’en rendre compte, semblant vivre avec un cerveau ronronnant lorsque le sien ressemblait à un moteur victime de serrage. 6 pm till 9pm, elle avait trois petites heures à tenir avant qu&rsquo;ils ne se couchent; leur demander comment la journée s&rsquo;était passée, faire les devoirs puis à l&rsquo;heure du dîner, sortir une des barquettes du congélateur, la passer au micro-onde, installer quatre petites assiettes sur la table et espérer que son fils Luke reste calme. Qu’il ne se mette pas à pleurer, ne vienne la défier et trouver à la place de sa mère, la petite fille qui s&rsquo;était tellement longtemps retenue de hurler. Hier soir pourtant, Kate avait craqué à table et avait rejoint son fils dans son concert de pleurs, les jumelles les regardant avec leurs grands yeux bleus écarquillés; un rire salvateur avait alors jaillit d’elle qui avait entraîné toute la tablée, un instant de joie gagné sur le reste. Audrey s&rsquo;était ensuite inquiétée: <em>« Maman, tu n’as pas faim? ».</em> Kate avait à peine touché aux macaronis and cheese qui finiraient dans la gamelle du chien avec la minuscule satisfaction qu’au moins cela ne serait pas perdu. De ses doigts aux ongles rongés depuis des semaines, elle commençait à sentir lorsqu&rsquo;elle était allongée ses côtes saillir avec un mélange de dégoût et de satisfaction malsaine. Regarde toi, Kate, tu ne vas vraiment pas bien. Sa pensée était sa pire ennemie, lui ressassant sans cesse ses échecs passés; ils devenaient des échouages dans lesquels elle se retrouvait bloquée jusqu’ à vaciller et courir s’étendre, mourir au moins à ça en fermant les yeux et en respirant pour que tout cela s&rsquo;arrête.</p>
<p>La vie était pourtant là, partout autour d&rsquo;elle mais elle n&rsquo;avait plus la force d&rsquo;y participer. De jouer dans cette grande cour où l&rsquo;on pouvait aimer, voir demain sans crainte et se relever sans mal lorsque l&rsquo;on était tombé. La peur alternait avec la tristesse, nulle distraction ne lui était désormais permise. Chaque action, chaque pensée lui coûtait avec la culpabilité de ne pas être à la hauteur, d&rsquo;être pourtant une privilégiée face à la détresse qu&rsquo;elle pouvait voir dans les journaux et à la télévision. Kate la prenait en plein fouet, comme une résonance à la sienne, ne sachant plus mettre de distance entre elle et le monde. Un monde qui devenait fou tout comme elle, cherchant une issue dans un brouillard toujours plus dense. Un brouillard qui rendait toutes ses journées semblables, qu&rsquo;il fasse soleil ou gris dehors. Sortir était devenu un calvaire; Kate tentait de donner le change, essayant de sourire et donner un peu de vie à son regard qui était devenu si las.&nbsp; Mais l&rsquo;abîme dans lequel elle avait sombré ne lui laissait guère de chances; son seul espoir était que ses enfants demeurent dans leur innocence, qu&rsquo;ils ne devinent pas que leur mère était devenue absente à elle-même; une automate qui prolongeait plus que d&rsquo;accoutumé les câlins du soir, l&rsquo;agitation prenant fin avant une nuit qui était de moins en moins réparatrice, le sommeil lui refusant même son aumône. Puis les premières lueurs du matin, les sirènes dans la rue, les enfants à réveiller, le froid qui ne la quittait plus, une nouvelle journée recommençait, désespérément semblable aux précédentes; des heures grises qui se suivraient alimentant ce mal de vivre qui était devenu son quotidien. Et dont elle ne trouvait pas l&rsquo;issue, fantôme se débattant dans l&rsquo;inconnu de ce qu&rsquo;était devenue sa trajectoire, ses repères. Une chute libre qui devait avoir un fond, mais en ces premiers jours de printemps alors que les arbres commençaient à bourgeonner, Kate était bien incapable de deviner par quel moyen elle pourrait repasser de l&rsquo;autre côté. Et de cesser enfin de dire à ses enfants: Maman est fatiguée.</p>
<h6 style="text-align: right;">Par Laetitia Monsacré</h6><p>The post <a href="https://www.jimlepariser.fr/maman-est-fatiguee/">Maman est fatiguée</a> first appeared on <a href="https://www.jimlepariser.fr">Jim le Pariser</a>.</p>]]></content:encoded>
					
		
		
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		<title>Pas de biche à Noël</title>
		<link>https://www.jimlepariser.fr/pas-de-biche-a-noel/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Jimlepariser]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 05 Jan 2016 14:46:12 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[PLUME]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Noël 2015. Alice se souviendrait de celui-là une fois encore. Et nullement pour avoir été ce vendredi 25 décembre téléportée aux Pays des Merveilles. Il y avait pourtant eu cette impression d&#8217;un joli conte alors qu&#8217;elle avait vu un cerf [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Noël 2015. Alice se souviendrait de celui-là une fois encore. Et nullement pour avoir été ce vendredi 25 décembre téléportée aux Pays des Merveilles. Il y avait pourtant eu cette impression d&rsquo;un joli conte alors qu&rsquo;elle avait vu un cerf et quatre biches sortir du bois, sautant majestueusement dans la plaine. Une voiture était sur la route, le pare-choc tombé sur la chaussée. L&rsquo;animal semblait avoir gagné même si la biche, animal fragile s&rsquo;il en est, fut sans doute allée mourir plus loin. Le couple qui conduisait trop vite en serait pour une réparation onéreuse car on ne pouvait faire de constat avec un cervidé; ils n&rsquo;auraient pas non plus de gibier offert par dame nature pour agrémenter leur réveillon. Alice songeait en cette première semaine de l&rsquo;année à ce que celui-ci lui avait coûté. Non pas financièrement, cela elle le laissait aux journaux télévisés, mais en désillusions. En peine aussi de voir qu&rsquo;une fois encore, les cadeaux n&rsquo;avaient été que ceux qu&rsquo;elle s&rsquo;était offert à elle-même.</p>
<p>Depuis ce Noël où petite, on l&rsquo;avait oublié sous le sapin, elle avait pris les devants. Choisi de ne plus subir, de ne plus être atteinte tout en jouant le jeu car il le fallait bien s&rsquo;y plier, ne serait-ce pour les enfants, mais pas au point d&rsquo;en avoir la bouche ni les lèvres déformées par un herpès comme à ses douze ans. Ni les yeux remplis de larmes à voir sa mère emportée dans une civière, sauvée in extremis d&rsquo;un oedeme de quincke une veillée de Noël rendue funèbre par la mort, quelques jours plus tôt, de son demi-frère.</p>
<p>Alice avait pourtant aimé ce dîner un peu plus savoureux que les autres soirs de la semaine, l&rsquo;assemblée réduite qui avait permit de passer tôt à table, le feu dans la cheminée, le vin que l&rsquo;on avait mis en carafe, exhalant ses parfums enfermés depuis des décennies dans la bouteille. Il y avait eu quelques cris mais c&rsquo;était la vie pensait-elle. La vie qui lui donnait ce qu&rsquo;elle attendait d&rsquo;elle, pas des miracles, juste de quoi tenter d&rsquo;accéder à sa dose de bonheur. Une petite dose rien qu&rsquo;à elle, faite de ce qu&rsquo;elle aimait, avec ceux qu&rsquo;elle aimait. Bien sûr, manquait à l&rsquo;appel son frère de coeur, celui qu&rsquo;elle avait trouvé sur sa route à défaut du berceau. Il avait laissé la place, dans l&rsquo;élégance, dans le repli. Jules et Jim ce n&rsquo;était pas pour elle, d&rsquo;autant que cela finissait mal. Et comme n&rsquo;est pas Truffaut qui veut&#8230;</p>
<p>D&rsquo;ailleurs, la suite avait bientôt ressemblé à un mauvais film; le dos qui se bloque; le mascara qui coule sous les larmes de douleur; une conversation dans le lit qui s&rsquo;abat comme une fin de non-recevoir; les compromis qui virent à la compromission; les mots qui déchirent; le chien qui vacille, l’entendement aussi. Tout s&rsquo;était mis à tanguer. Le ciel en cette fin d&rsquo;année semblait s&rsquo;être ouvert en deux, balayant les personnages d&rsquo;une pièce de théâtre qui se transformait en tragédie, semblable à celle qui animait les dieux grecs. L&rsquo;attirance magnétique revêtait les habits des êtres qui se sont déjà connus et se retrouvent ensuite pour le meilleur, et pour le pire. Il fallait solder dans cette vie là ce que l&rsquo;on n&rsquo;avait pas su régler dans les précédentes. Etre trahie, être déçue, se retrouver seule face à l&rsquo;angoisse, perdre l&rsquo;esprit à défaut de la vie.</p>
<p>Alice résistait tant bien que mal face à cette déferlante; elle savait faire, elle avait appris. Dans les livres, dans les films, dans la musique; dans les étés, dans les hivers. Et plus qu&rsquo;elle ne le pensait, dans les autres. Les hommes, les femmes, les enfants, les animaux, les arbres, le soleil, la pluie, la lune, la terre. Elle avait la poigne, les planètes le lui avaient murmuré. Le mieux était à venir, pour ce qui lui restait à vivre. Tantôt seule, tantôt accompagnée. Tantôt triste, tantôt gaie. En un mot vivante, sans doute plus que beaucoup d&rsquo;autres. Pas de biche à Noël, c&rsquo;était le prix à payer.</p>
<h6 style="text-align: right;">Par April Wheeler</h6><p>The post <a href="https://www.jimlepariser.fr/pas-de-biche-a-noel/">Pas de biche à Noël</a> first appeared on <a href="https://www.jimlepariser.fr">Jim le Pariser</a>.</p>]]></content:encoded>
					
		
		
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		<title>Le fantôme de l&#8217;Opéra</title>
		<link>https://www.jimlepariser.fr/le-fantome-de-lopera/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Laetitia Monsacré]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 11 Mar 2014 09:46:38 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[PLUME]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Chacun, une bière à la main, nous fêtions cette soirée de première comme cela est l’usage en ces contrées où le houblon est le roi, quand mon confrère m’annonça : « Tu es au courant pour Frau Schlosslein ? Elle a été virée ! » Tout [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Chacun, une bière à la main, nous fêtions cette soirée de première comme cela est l’usage en ces contrées où le houblon est le roi, quand mon confrère m’annonça :<br />
« Tu es au courant pour Frau Schlosslein ? Elle a été virée ! »<br />
Tout le monde dans la profession connaissait – et redoutait –  Frau Schlosslein, figure incontournable de l’une des plus grandes « maisons » du pays – c’est ainsi qu’on appelle entre nous les opéras. Chaque journaliste devait d’abord l’amadouer pour être accepté dans ses listes de presse et avoir le droit d’être accrédité. Bien sûr, appartenir à un grand média national facilitait les choses, mais la persévérance arrivait généralement à ses fins, un peu à la manière des maîtres zen, quand bien même, avec sa chevelure couleur feu,  elle n’en avait guère l’allure. Il ne faut pas se fier aux apparences.<br />
J&rsquo;étais incrédule. Tout comme les tilleuls de l&rsquo;allée, Frau Schlossen faisait tellement partie du paysage. Quand était-elle arrivée? En même temps que les murs s&rsquo;amusaient certains, imaginant qu&rsquo; elle hanterait à jamais les couloirs de ce lieu dont elle vous donnait le sésame ou non-selon. Cela pouvait être la lune ou plein d&rsquo;autres choses encore que nous tentions d&rsquo;imaginer. Passionnée de théâtre et de musique, elle donnait ici et là son avis sur les évènements de la saison et s’attardait le soir à lire les parutions du jour quand elle n’écoutait pas avec avidité les commentaires d’après répétition du jeune chef d’orchestre dont elle avait accompagné les premiers pas dans cette fosse. Dans l’ombre des destins des grands de ce théâtre, elle partageait leurs confidences les moins secrètes dont profitaient ses plus fidèles journalistes – et c’est pourquoi sans doute chacun oeuvrait à entrer dans son cercle. Les directeurs se succédaient, elle restait, perpétuant la mémoire parfois agitée de ces lieux.</p>
<p>Mais les traditions ne résistent jamais éternellement, et encore moins à la raison budgétaire. La cour qu’elle s’était constituée au fil des ans avait vu sa légitimité s’éroder au fil des ans en même temps que les prérogatives de sa souveraine. Les cartons de cocktail de première avaient commencé à se raréfier quand on s’est avisé que les invités n’avaient pas toujours l’élégance d’éviter d’égratigner  les productions qui ne répondaient pas à leurs goûts. Puis son royaume dut remettre son indépendance entre les mains de responsables financiers qui ne voyaient dans ces servitudes qu’un mal nécessaire dont il fallait limiter le manque à gagner. Le début de la fin arriva quand on commença à épier paroles et gestes de la dame qui avait peu à peu acquis un âge respectable – ce que les ressources humaines traduisent par inadapté aux évolutions du métier pour s’épargner des salaires devenus incommodant avec l’ancienneté.<br />
En ces mois de tempêtes meurtriers,  elle qui était habituée aux mesquineries rivales et autres croques-en-jambes, avait pris ses dispositions pour prendre sa retraite juste avant l&rsquo;arrivée du nouveau directeur. Trente ans de service, comme cela était passé vite avec Mozart, Noureev et tant d&rsquo;autres. Mais un matin, le micro sournois qu’on avait placé dans son dos avait parlé. <em>« Faute grave, vous êtes renvoyée »</em>: il s&rsquo;agissait en fait d&rsquo;une banale indiscrétion dont on se servit habilement comme prétexte pour qu&rsquo;escortée par un vigile – un concierge coûtait désormais trop cher – elle doive alors récupérer ce qu’elle pouvait de ses affaires, sans avoir le temps d&rsquo;adresser un mot à ses assistantes et collègues, qui avaient d’ailleurs préféré se réfugier dans d’autres occupations&#8230; L’admiration parfois jalouse dont elle jouissait s’était évanouie face au colosse ébène qui s’impatientait dans le cadre de la porte – étranger à la maison, forcément pour cette tâche ingrate. On économisa alors une prime d&rsquo;ancienneté jugée trop conséquente et les services financiers s&rsquo;en félicitèrent. Une nouvelle ère pouvait commencer.</p>
<h6 style="text-align: right;">Par Gilles Moîné</h6><p>The post <a href="https://www.jimlepariser.fr/le-fantome-de-lopera/">Le fantôme de l’Opéra</a> first appeared on <a href="https://www.jimlepariser.fr">Jim le Pariser</a>.</p>]]></content:encoded>
					
		
		
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		<title>Sans fleurs ni couronnes</title>
		<link>https://www.jimlepariser.fr/la-pluie-et-le-beau-temps/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Laetitia Monsacré]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 15 Feb 2014 14:47:52 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[PLUME]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Dans la copropriété, on avait l&#8217;habitude de le considérer comme le gardien. Serbe, on se doutait tous qu&#8217;il n&#8217;aurait pas fallu bon être à sa merci en d&#8217;autres temps et d&#8217;autres lieux; mais là, avec son embonpoint certain et la [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Dans la copropriété, on avait l&rsquo;habitude de le considérer comme le gardien. Serbe, on se doutait tous qu&rsquo;il n&rsquo;aurait pas fallu bon être à sa merci en d&rsquo;autres temps et d&rsquo;autres lieux; mais là, avec son embonpoint certain et la peau de son visage burinée par l&rsquo;alcool, regardant les matchs de foot une bonne partie de la semaine lorsqu&rsquo;il n&rsquo;allait pas en vélo se promener le long de la plage, il était juste Boris. Boris qui avait eu un chien puis, avait considéré, une fois son berger allemand mort, que les nains de jardin et autres spots »led » hideux qu&rsquo;il plantait dans ses jardinières suffiraient bien à sa compagnie. Devant sa porte, était garée sa 206 grise qui quittait rarement la rue à l&rsquo;exception de quelques courses ou une virée dans un restaurant histoire de profiter de sa petite retraite. Chacun des habitants étant obligé de passer devant sa fenêtre, un cagibi assez peu ragoutant en entresol lui servant de lieu de vie, il n&rsquo;était pas rare que les plus anciens occupants de cette villa divisée en appartements le saluent et discutent avec lui de la pluie et du beau temps, ce qui dans cette station balnéaire normande ne manquait pas d&rsquo;être un sujet de conversation conséquent. Certains comme le petit couple nonagénaire du 3ème étage allaient même de temps en temps au restaurant avec lui. Mais avec la spéculation grandissante dans la ville, la copropriété devint progressivement un  réceptacle désincarnée pour des vacanciers étrangers comme ces italiens du premier étage ou des familles aux désirs obèses, rachetant appartements aux uns aux autres pour s&rsquo;offrir par un architecte formé à Day &amp; Co un « lieu à vivre » design en espérant, à coups de cuisine open space avec îlot central, de douche à l&rsquo;italienne, d&rsquo;écran plats dans chaque pièce et de spots dans des plafonds encastrées, imprimer de leur passage ces villas construites au début du XXème siècle; et en mettre plein la vue dans son chez soi, en oubliant qu&rsquo;on n&rsquo;avait pas les moyens de l&rsquo;être totalement.</p>
<p>Boris se fit de plus en plus silencieux. C&rsquo;était l&rsquo;hiver. Chacun sortait peu; seuls les bruits des moteurs des voitures de la rue brisaient le silence, accompagnés de quelques mouettes. Noël passa. Les plus riches des copropriétaires étaient au ski ou au soleil, les autres, étaient absent eux-aussi, trop faibles pour braver le froid,  les journées sombres et l&rsquo;escalier pour atteindre leur appartement. Une barrière plia sous une bourrasque plus violente qu&rsquo;une autre et le syndic fut appelé par la mairie. On sonna partout dans l&rsquo;immeuble, nulle réponse. La voiture de Boris était pourtant là. On téléphona, dans le vide. Boris était mort, seul, et sans un bruit sans doute aux alentours du Nouvel An, soit une quinzaine de jours plus tôt sans que personne n&rsquo;y ait prêté attention. Dans le Pays d&rsquo;Auge, le  journal local, ce fut la chute d&rsquo;un relai téléphonique dans la ville qui fit la une cette semaine là. Pendant une journée, une centaine de personnes avait été privé d&rsquo;internet, Facebook et autres TV connectée. Heureusement, cela fut vite réparé&#8230;</p>
<h6 style="text-align: right;">Par Laetitia Monsacré</h6><p>The post <a href="https://www.jimlepariser.fr/la-pluie-et-le-beau-temps/">Sans fleurs ni couronnes</a> first appeared on <a href="https://www.jimlepariser.fr">Jim le Pariser</a>.</p>]]></content:encoded>
					
		
		
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		<title>Dîner en ville</title>
		<link>https://www.jimlepariser.fr/ce-quon-peut-vous-prendre-vous-ne-le-possedez-pas/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Laetitia Monsacré]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 01 Feb 2014 21:53:43 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[PLUME]]></category>
		<guid isPermaLink="false">http://www.jimlepariser.fr/?p=34097</guid>

					<description><![CDATA[<p>Une fois de plus, nous étions invités tous ensemble. Je m’étais pourtant promis de décliner son invitation, mais ma femme se faisait à chaque fois une telle fête d’être admise dans le cénacle littéraire! Je dis oui. Sabine, la maîtresse [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: left;">Une fois de plus, nous étions invités tous ensemble. Je m’étais pourtant promis de décliner son invitation, mais ma femme se faisait à chaque fois une telle fête d’être admise dans le cénacle littéraire! Je dis oui.</p>
<p>Sabine, la maîtresse de maison, la quarantaine bien orchestrée, nous recevait comme si nous étions des Princes. Elle nous envoyait par la poste des cartons d’invitation qu’elle peignait joliment :</p>
<p>Les soirées d’antan.<br />
Samedi 2 juin.<br />
20 heures.<br />
Thème: <strong>Homme seul.</strong></p>
<p>Nous accourions. Le temps était splendide. Les tables dressées dans le parc. Je remarquai les quelques abeilles qui commençaient à butiner autour de la glycine odoriférante, du thym et des iris. Ma femme me fit remarquer la nouvelle Ferrari du maître de maison, le banquier Lethune, mari de Sabine.</p>
<p>Ils étaient déjà tous là. Nous arrivions les derniers. J’avais eu une journée chargée. J’avais beaucoup écouté mes étudiants que je trouvais ces derniers temps plus perdus que jamais. Julien Lethune énumérait ses dernières acquisitions immobilières. Sabine le fit taire. Elle apporta quelques mousses de légumes printaniers que nous allions manger à la petite cuiller –pour nous mettre en bouche- nous dit-elle. Le sommelier nous servit un Château Grillet 1989. La soirée débutait donc.</p>
<p>Le rite des soirées d’antan était immuable. Chaque couple, à chaque nouveau plat qu’apportait Sabine, devait raconter une histoire dont le thème nous avait été imposé sur le carton d’invitation. Ce soir, <strong>Homme seul.</strong></p>
<p>Caroline et Rodolphe commencèrent par l’histoire d’un vieux fou du Quartier Latin qui promenait sa solitude dans l’arrogance de la capitale, errait rue Soufflot, remontait vers le Panthéon, s’asseyait au Luxembourg, flânait Place de la Contrescarpe, connaissait bien les serveurs des cafés, ceux du matin, ceux de l’après-midi, les boulangères tôt levées, les marchands de glaces ou de crêpes, les graffiti d’un certain Luke la main froide «<em> Excelle dans l’art de ne rien faire</em> » et qui finissait, immanquablement par écrire sur les trottoirs de la rue Mouffetard à la craie blanche : «<em> Je suis professeur de l’être.</em> »</p>
<p>Le sommelier réapparut avec un Savennières Coulée-de-Serrant 1988 en même temps que Sabine déposait sur la table des blancs de chapon en salade marinés vingt-quatre heures « <em>dans une huile d’olive de notre propriété de Saint-Rémy-de-Provence.</em> » nous précisa Julien Lethune.</p>
<p>Clémence et Jean-Marie nous racontèrent qu’un matin, alors qu’ils avaient loué un petit appartement à Cannes le temps du festival, en ouvrant leur fenêtre de la chambre, ils avaient aperçu un grand drap blanc qui pendait le long d’un balcon d’un immeuble voisin. Ils avaient alors saisi la paire de jumelles qui dans la journée leur servait à dévisager les stars, et&#8230; ils y avaient lu un mot. Une syllabe. HOMME . L’étonnement les avait saisis le temps du petit déjeuner et ils oublièrent l’événement jusqu’au lendemain matin où ils ouvrirent à nouveau leur fenêtre. Cette fois-ci, ils lurent une deuxième syllabe, tranchante et ce rajout en faisait un appel au secours : HOMME SEUL.</p>
<p>Chambertin 1989. Ce fut le troisième vin que nous servit le sommelier dans des Daum.</p>
<p>Sabine nous pria de goûter un gigot d’agneau en croûte qu’elle servait, flanqué d’une purée d’ail agrémentée de mousserons et girolles.<br />
Julien Lethune, assis à côté de moi, s’impatientait. Ces soirées qu’il supportait uniquement pour faire plaisir à sa femme ne lui convenaient pas du tout. Ce qu’il aimait, c’était parler affaires. J’étais en la matière, un piètre locuteur. Par politesse, je l’écoutais me vanter sa dernière performance boursière. Sabine le fit taire, pendant qu’il me chuchotait sa dernière phrase : «<em> En une semaine, j’ai gagné 10 000 euros parce que j’ai eu du nez&#8230;  une jeune start-up. »</em></p>
<p>Charlotte et Christophe se remémorèrent pour nous une soirée qui les avait marqués lorsqu’ ils étaient  tout jeunes étudiants à Paris. Ce soir là, ils allaient écouter les choeurs de Saint-Petersbourg et attendaient sur le parvis de l’église Sainte-Eustache qu’on ouvrît les portes. Les minutes passaient, la file d’attente s’allongeait. En parallèle, une autre file s’était formée, celle des S.D.F. du quartier et de la soupe populaire. Très vite, ces derniers avaient lancé quolibet sur quolibet puis en étaient arrivés aux harangues violentes. Ils voulaient piquer tout le fric des bourgeois. La peur gagna les amateurs de chants sacrés. Subitement, un clochard resté seul dans son coin, prit la parole pour annoncer : <em>« Ce qu’on peut vous prendre, vous ne le possédez pas. »</em></p>
<p>Quelques fromages de chèvre et un gorgonzola doux pour boire le dernier vin que les Lethune avaient fait entrer dans leur cave, un Gewurtztraminer Vendanges Tardives, grand cru Zinnkoepfle 1988 et que le sommelier nous servit dans des Baccarat.</p>
<p>Julien Lethune profita du remue-ménage du changement d’assiettes et de couverts pour poursuivre sa conversation avec moi. J’aurais bien aimé réfléchir à ce dernier axiome du clochard solitaire mais par déférence, j’écoutai mon voisin qui visiblement souffrait de ne pouvoir que posséder sans dire ses possessions. Après l’immobilier et la bourse, il aborda son yacht. «<em> Il faudra que tu viennes faire un tour cet été, avec Géraldine. Sabine vous aime beaucoup. »</em></p>
<p>Et ce fut le tour de Claire et Louis qui débutèrent leur histoire après que Sabine, une fois encore, eut fait taire Julien. «<em> Je te dirai quelque chose&#8230; après. </em>» me confia mystérieusement mon voisin. Nous écoutâmes.</p>
<p>Claire et Louis allaient souvent en vacances en Normandie. Un vieil homme solitaire habitait dans le village familial. Nul ne venait le voir. Il ne parlait à personne. Régulièrement, il se rendait dans un hôpital psychiatrique et revenait s’enfermer chez lui. On racontait à son sujet une pauvre histoire : lorsqu’il était jeune, il avait aimé une paysanne d’un bourg voisin. Elle tomba enceinte. Il ne voulut pas de l’enfant, l’obligea à se faire avorter. Peu de temps après, il eut un accident qui le laissa stérile. La jeune fille le quitta. Il ne se maria jamais, finit sa vie seul, mais&#8230; il s’inventa un fils d’une quarantaine d’années, s’écrivit des lettres qu’il postait de la ville voisine et les recevait au village. Les lettres disaient: «<em> Cher papa, tu me manques beaucoup&#8230; Dès que je pourrai, je viendrai te voir&#8230; »</em></p>
<p>Nous en étions au dessert. Sabine recouvrit les tables de nouvelles nappes sur lesquelles elle avait peint le mot de l’écrivain Colette «<em> Si vous n’êtes pas capables d’un peu de sorcellerie, ce n’est pas la peine de vous mêler de cuisine</em>. » Les femmes étaient toujours abasourdies par l’originalité de son accueil. Julien Lethune se pencha vers moi. «<em> Toi qui es un sage&#8230; Comment dire?&#8230; </em>» Sabine le fit taire car elle déposait devant nous de superbes tartes aux fraises et à la crème fouettée pendant que le sommelier débouchait un champagne Krug Clos du Mesnil. « <em>A vous, mes amis  </em>nous dit Sabine. <em>  Quelle histoire allez-vous nous raconter ? »</em></p>
<p>Mais cette fois-ci, Julien Lethune eut le temps de me chuchoter avant que Géraldine ne commence son histoire : «<em> T’ as vu les seins de Sabine? Je les lui ai fait refaire pour 3 000 euros. Une affaire, tu ne trouves pas ? »</em></p>
<p>Pour garder en bouche un arôme final, Sabine nous servait toujours un moka brûlant avec des écorces d’orange confites enrobées de chocolat, un chocolat noir qu’elle faisait fondre avec une pointe de rhum blanc.</p>
<h6 style="text-align: right;">  Par Dominique Saint Clair</h6><p>The post <a href="https://www.jimlepariser.fr/ce-quon-peut-vous-prendre-vous-ne-le-possedez-pas/">Dîner en ville</a> first appeared on <a href="https://www.jimlepariser.fr">Jim le Pariser</a>.</p>]]></content:encoded>
					
		
		
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		<title>Divorce à la française</title>
		<link>https://www.jimlepariser.fr/divorce-a-la-francaise/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Laetitia Monsacré]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 10 Jan 2014 17:18:18 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[PLUME]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Constance et Simon. Leur amour avait duré&#8230; une saison de feuilles. Au printemps, deux petits bourgeons jumeaux avaient bougé dans le ventre de Constance. Les petites filles étaient nées avec les confitures de mirabelles et au moment où l’on gaulait [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Constance et Simon. Leur amour avait duré&#8230; une saison de feuilles. Au printemps, deux petits bourgeons jumeaux avaient bougé dans le ventre de Constance. Les petites filles étaient nées avec les confitures de mirabelles et au moment où l’on gaulait les noix, la procédure de divorce était déjà entamée.</p>
<p>Emelyne et Julie assistaient impuissantes aux disputes quotidiennes. La nuit, elles dormaient dans le même lit, un petit lit à une place, se chuchotant des secrets, ourdissant des plans pour réconcilier leurs parents. Rien ne les faisait davantage souffrir que les cris de l’un et l’autre réclamant leur garde. Elles ne pouvaient se décider avec qui elles voulaient vivre. Papa était si rieur, si amusant. Maman était si sérieuse, si affairée. Ils étaient comme le miel qui coule sur le toast chaud, ou comme la grenadine qu’on ajoute à l’eau fraîche.</p>
<p>Constance choisit une femme pour la défendre : maître Elisabeth Fragonard. Simon demanda à leur ami commun, l’avocat Philippe Humbert, de bien vouloir l’aider dans cette rude épreuve.</p>
<p>Et l’épreuve fut rude. Chacun voulait la garde des deux filles? Alors, il faudrait étoffer le dossier, prouver que l’autre est le plus mauvais parent que la terre ait porté. Tous les coups seraient permis, comme dans un match de boxe thaï!</p>
<p>&#8211; « <em>Qu&rsquo;Est-ce que tu lui reproches à Constance? »</em> demanda Philippe à Simon.</p>
<p>&#8211; <i>« Elle n’a jamais eu besoin de moi&#8230; »</i> répondit-il après un instant de réflexion.</p>
<p>&#8211; <i>« C’est une plaisanterie! Dis-moi Simon? Tu penses que c’est un argument sérieux? »</i></p>
<p><i> </i>&#8211; <i>«  Je ne sais pas&#8230; »</i></p>
<p><i>  </i>&#8211; <i>« Eh bien, moi je sais&#8230; Tu vas me faire le plaisir de te reprendre. Si tu veux la garde des petites, tu as intérêt à me trouver du solide&#8230; Elle ne te fera pas de cadeau. Je connais son avocate, une vraie teigne, une frustrée, une mal baisée. Elle s’est fait une spécialité des divorces. Elle se venge ainsi de tous les mâles qu’elle n’a pas su retenir. Crois-moi, il faut blinder ton attaque&#8230; »</i></p>
<p>Simon se trouva mal tout d’un coup. Ces derniers temps, il avait une boule dans l’estomac qui le brûlait comme un tison. Philippe qui l’avait vu grimacer, radoucit sa voix, le prit par l’épaule et lui conseilla :</p>
<p>&#8211; <i>« Ne t’en fais pas. On va chercher ensemble la meilleure stratégie. En attendant que je te rappelle, va chez ton médecin. Il te prescrira quelque chose pour dormir. Tu ne peux pas rester ainsi. On dirait un mort-vivant.  »<br />
</i></p>
<p align="center">            *******</p>
<p> &#8211; <i>« Votre mari ne doit pas avoir la garde de vos filles. S’occupait-il d’elles quand elles étaient bébés? Se relevait-il la nuit pour les biberons? A t-il déjà lavé, repassé leurs vêtements? Lorsqu’elles pleuraient, vers qui allaient-elles? Vers vous ou votre mari? Les a t-il réellement voulues vos filles ?» </i>demanda maître Fragonard à Constance.</p>
<p>&#8211; <i>« C’est moi qui ai décidé d’avoir un enfant, il n’a fait aucune remarque lorsqu’il a su que j’étais enceinte&#8230; Il a été heureux lorsqu’elles sont arrivées&#8230; » </i>répondit Constance.</p>
<p>&#8211; <i>«Vous direz qu’il n’a pas montré la joie qu’éprouvent les pères normaux&#8230; et&#8230; que leur arrivée dérangeait sa petite vie&#8230; Comment s’occupait-il de vos jumelles? </i>insista l’avocate.</p>
<p>&#8211; <i>« Il ne s’en occupait pas. J’étais là. Il me faisait entièrement confiance&#8230; Maintenant qu’elles ne posent plus de problèmes de garde et qu’elles sont si mignonnes et si sages, il voudrait les récupérer&#8230; » </i></p>
<p>&#8211; <i>« Coup classique!&#8230; Pas question qu’il gagne&#8230; Faites-moi confiance. En attendant que je vous rappelle, réfléchissez sur ses incartades, ses infidélités. Je suppose qu’il n’est pas blanc de ce côté là non plus ? »</i></p>
<p><i> </i>Constance fermait déjà les poings, prête au pugilat que lui proposait son avocate.</p>
<p align="center"><i>*******</i></p>
<p> Emelyne et Julie s’étaient mises en boule dans un coin du salon, leur caniche blanc en trait d’union. <i>Foufou </i>leur léchait les mains. Elles lui grattouillaient le dessus de la tête, il était éperdu d’amour. Elles étaient infiniment malheureuses. Elles sentaient que les événements se précipitaient. Papa ne dormait plus à la maison. Lorsqu’il téléphonait, maman fermait son visage. Et si Charline avait raison ? Charline était la meilleure de la classe. Elle leur avait dit qu’elle connaissait d’autres jumeaux dont les parents avaient divorcé et que le juge avait choisi la meilleure solution possible : le père avait obtenu la garde du garçon et la mère, celle de la fille. Emelyne chez papa et Julie chez maman? Ou le contraire? Elles pourraient peut-être échanger leur place de temps en temps! Papa ne s’en apercevrait pas, mais maman&#8230; Il fallait de toute urgence prendre une décision.</p>
<p align="center">*******</p>
<p>  &#8211; <i>« Dis-moi, Simon&#8230; Ce jeune garçon qui venait souvent chez vous il y a deux ou trois ans&#8230; C’était un voisin, je crois&#8230; Il me semblait amoureux de Constance&#8230; Il faudrait qu’on travaille là-dessus. Trouve quelqu’un qui pourrait affirmer qu’elle te trompait avec lui. Ça ne doit pas être bien difficile. Une bonne femme qui aurait été jalouse ou une grenouille de bénitier bien pensante qui se scandalise facilement&#8230; » </i>Philippe farfouillait dans ses paperasses pour montrer à Simon le genre de lettre dont il aurait besoin pour étayer son dossier. <i>« Je t’en prie. Ne fais pas cette tête. Je te le répète : la Fragonard ne te fera pas de cadeau&#8230; Ecoute, je vais te l’écrire cette lettre&#8230; Tu n’auras qu’à trouver quelqu’un qui veuille bien la signer. » </i>Philippe prit son stylo MontBlanc et d’une écriture rapide, nota:</p>
<p>« Je soussigné, Madame X. certifie<strong> </strong>connaître Madame Constance V. Souvent, je l’ai vue avec le jeune Z. au chômage à l’époque. Sous prétexte de l’aider à porter ses paquets, il entrait très souvent dans son appartement alors que Monsieur V. était absent. Ils restaient ensemble une ou deux heures, les jumelles étant à l’école. Il m’est arrivé à plusieurs reprises de les voir main dans la main. Visiblement, une forte intimité les reliait.  Il va sans dire qu’ils étaient amants car au mois de &#8230;. alors que Monsieur V. était en déplacement, le jeune Z. a passé plusieurs nuits dans l’appartement avec Madame V&#8230; et les petites   dormaient&#8230; sous le même toit!.. »</p>
<p>Philippe tendit la lettre à Simon qui blêmit au fur et à mesure de la lecture. « Mais&#8230; Ce n’est pas vrai&#8230; Je ne peux tout de même pas lui faire ça!&#8230; » murmura Simon sans oser regarder son ami. « Es-tu bien sûr qu’elle n’ait pas été capable de te tromper avec ce jeune? Après tout, tu étais souvent absent il y a deux ans!&#8230; » répliqua Philippe en obligeant son ami à le regarder bien droit dans les yeux.</p>
<p align="center">******</p>
<p> &#8211; <i>« Combien de fois votre mari vous a t-il trompée? Qui pourra témoigner contre lui? Quelles preuves avez-vous? Avez-vous trouvé des lettres? »</i> Maître Fragonard débitait ses questions comme si elle lisait une liste de commissions. Constance lui tendit une note d’hôtel et de restaurant. Une chambre double à 400 euros. Deux petits déjeuners à 55 euros l’un. Deux repas, deux bouteilles de champagne : 625 euros.</p>
<p>&#8211; <i>« Bien. Il suffira de chercher dans l’hôtel quelqu’un qui veuille bien décrire la demoiselle avec qui votre mari a partagé cette nuit d’amour&#8230; Je vais vous faire un modèle de déposition. Vous demanderez à la personne en question de recopier et de signer. Si vous ne trouvez personne, prenez n’importe qui qui veuille bien vous aider. Ça ne devrait pas être difficile de dégoter une femme de chambre trompée elle aussi&#8230;  Je soussigné, madame X. certifie avoir servi à l’hôtel Beauséjour en qualité de femme de  chambre. Au mois de juillet 2010, monsieur Simon V. a passé une nuit dans cet  hôtel en compagnie d’une jeune femme qui était d’ailleurs une habituée. Elle  venait régulièrement avec des clients de passage. Au mois de septembre 2010,   il est revenu pour une nuit ; cette fois-ci avec deux autres filles. Ils ont soupé tous les trois dans la chambre et bu deux bouteilles de champagne. Ils sont repartis le lendemain matin après le petit déjeuner. C’est moi qui ai fait les lits!&#8230;</i></p>
<p>En même temps qu’elle lisait la déposition, Constance fronça les sourcils. Maître Fragonard ne la laissa pas ouvrir la bouche.</p>
<p>&#8211; <i>« Si voulez la garde de vos filles, croyez-moi, il faut mettre le paquet!&#8230; En ce moment, la mode est aux pères. Un vent de folie&#8230; Ils se découvrent tout à coup des dispositions pour élever et aimer leurs gosses&#8230; et les juges leur donnent raison!&#8230; Non. Non. Il faut présenter votre mari comme un dépravé. D’ailleurs&#8230; Etes-vous bien sûre que lors de ses longues absences, il n’a pas été capable d’une petite partie à trois si l’occasion s’en présentait? »</i></p>
<p align="center"><i>******</i><i> </i></p>
<p>Emelyne et Julie en avaient fini de comploter. C’était décidé. Elles allaient faire ce qu’elles avaient dit. D’abord, écrire la lettre qu’elles laisseraient bien en vue pour maman et papa.</p>
<p><em>Chère maman, cher papa,</em><br />
<em> Depuis plusieurs mois, vous nous demandez qui nous préférons de vous deux. On a bien réfléchi. On n’a pas trouvé la réponse.</em></p>
<p><em>Charline nous a dit qu’on allait nous séparer. C’est sûr, ce serait une bonne solution. L’une chez maman. L’autre chez papa. Mais on a bien réfléchi. On n’arrive pas à se mettre d’accord. Qui chez maman? Qui chez papa?<strong></strong>Alors, on a encore réfléchi et on vient de trouver une idée géniale. Nous voulons aller dans un internat, toute l’année. Vous viendrez nous voir le dimanche, tous les deux ensemble.N’est-ce pas que c’est une bonne solution? Personne n’y avait encore pensé. Le juge sera sûrement content.</em></p>
<p><em>P.S. Foufou passera une semaine chez maman et une semaine chez papa et le dimanche, vous le prendrez avec vous.</em></p>
<p>Emelyne, Julie</p>
<h6 style="text-align: right;">Par Mireille Poulain Giorgi</h6><p>The post <a href="https://www.jimlepariser.fr/divorce-a-la-francaise/">Divorce à la française</a> first appeared on <a href="https://www.jimlepariser.fr">Jim le Pariser</a>.</p>]]></content:encoded>
					
		
		
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		<title>Le Père et le désert</title>
		<link>https://www.jimlepariser.fr/le-pere-et-le-desert/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Laetitia Monsacré]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 23 Dec 2013 01:01:04 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[PLUME]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Il se demanda si la neige recouvrait déjà le toit de son église. Là-bas, si loin. Soudain, lui revinrent en mémoire les pas qui crissent devant le lourd vantail, les chuchotements dans la nef encore glaciale. Et puis le poli [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Il se demanda si la neige recouvrait déjà le toit de son église.<br />
Là-bas, si loin.<br />
Soudain, lui revinrent en mémoire les pas qui crissent devant le lourd vantail, les chuchotements dans la nef encore glaciale. Et puis le poli de la statue de Sainte-Bernadette, qu’il aimait à effleurer en rentrant dans la sacristie.<br />
Dehors, un bruit sourd. Il se leva et se tint prêt. Sans doute faudrait-il encore marcher, fuir dans ce paysage lunaire, essuyer son front sous la sueur âpre de la peur.<br />
Rester un homme, lui qui jamais n’avait autant douté de cette condition. Ne pas céder à la panique, à ces angoisses atroces qui l’étreignaient le soir, quand, enchaîné sous cet arbre au feuillage épuisé, il tentait de ne pas sombrer.<br />
Mais l’homme enturbanné entra doucement, presque religieusement, et lui sourit. Ses yeux de braise soudain fraternels, presque bienveillants.<br />
Il l’invita à le suivre, et le prisonnier, étonné, avança sous les étoiles blêmes de ce ciel africain aux morsures si éreintantes, quand on est loin des siens.<br />
Titubant un peu, le prisonnier se remémora les étoiles de l’enfance, quand dans cette nuit-là les yeux des petits brillent autant que mille voies lactées. Qu’ils étaient loin, les sapins et les rouges, et puis tous ces bonheurs des parents rassemblés…<br />
Il avait faim, il avait soif, il avait peur. Mais ses geôliers le laissaient aussi souvent s’agenouiller dans le silence, respectant ses coutumes, admirant l’invisible présence qui, quelque part, s’accordait à leurs ablutions et tapis. Les poussières du désert, étrangement, accordaient les âmes, quand elles divisaient les peuples et les tribus.<br />
Il entendit, étonné, comme un chant dans la brousse. Mais ce n’était ni l’appel du muezzin, ni les psalmodies habituelles. Il lui sembla un peu se diriger vers sa maison.<br />
Vers son église.<br />
Le Père se redressa, ému. Il n’osait y croire.<br />
Et pourtant, en ce 24 décembre 2013, sous une tente alourdie par les sables, un poste de radio, minuscule et immense, diffusait une messe de Noël retransmise par RFI.<br />
Les gardiens, debout devant la tente, offrirent au Père une galette de mil et un bol de ce vin capiteux des collines de Johannesburg. L’Afrique entière venait communier en silence, et ces offrandes, eucharistie inattendue, firent de ces tortionnaires des Rois Mages, comme transfigurés en cette unique nuit.<br />
Il tomba à genoux, en larmes, alors que l’Oratorio s’élevait depuis la basilique de Lourdes, alors que sur la terre entière des millions de fidèles célébraient la naissance du fils de son Dieu.<br />
Et lorsque les hommes se retirèrent pour fumer et palabrer derrière les buissons décharnés, il sembla au Père que sa foi vacillante grandissait, dansante comme une fête des moissons, bruyante comme un marché à Bamako, joyeuse comme une messe dans ces petites églises colorées et fragiles.<br />
Il sourit. Jésus ne l’avait pas abandonné. Et il retrouverait les siens.<br />
Il se signa, se redressa, et s’apprêta, seul, mais entouré d’amour, à dire sa messe de minuit.</p>
<p>Première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens – Chapitre 13<br />
01 J’aurais beau parler toutes les langues de la terre et du ciel, si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour, je ne suis qu’un cuivre qui résonne, une cymbale retentissante.</p>
<p>02 J’aurais beau être prophète, avoir toute la science des mystères et toute la connaissance de Dieu, et toute la foi jusqu’à transporter les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien.</p>
<p>03 J’aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés, j’aurais beau me faire brûler vif, s’il me manque l&rsquo;amour, cela ne me sert à rien.</p>
<p>04 L’amour prend patience ; l’amour rend service ; l’amour ne jalouse pas ; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d&rsquo;orgueil ;</p>
<p>05 il ne fait rien de malhonnête ; il ne cherche pas son intérêt ; il ne s’emporte pas ; il n’entretient pas de rancune ;</p>
<p>06 il ne se réjouit pas de ce qui est mal, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ;</p>
<p>07 il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout.</p>
<p>08 L’amour ne passera jamais. Un jour, les prophéties disparaîtront, le don des langues cessera, la connaissance que nous avons de Dieu disparaîtra.</p>
<p>09 En effet, notre connaissance est partielle, nos prophéties sont partielles.</p>
<p>10 Quand viendra l’achèvement, ce qui est partiel disparaîtra.</p>
<p>11 Quand j’étais un enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant. Maintenant que je suis un homme, j’ai fait disparaître ce qui faisait de moi un enfant.</p>
<p>12 Nous voyons actuellement une image obscure dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. Actuellement, ma connaissance est partielle ; ce jour-là, je connaîtrai vraiment, comme Dieu m’a connu.</p>
<p>13 Ce qui demeure aujourd’hui, c’est la foi, l’espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c’est la charité.</p>
<h6 style="text-align: right;">Par Sabine Aussenac</h6><p>The post <a href="https://www.jimlepariser.fr/le-pere-et-le-desert/">Le Père et le désert</a> first appeared on <a href="https://www.jimlepariser.fr">Jim le Pariser</a>.</p>]]></content:encoded>
					
		
		
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		<title>Les rois mages</title>
		<link>https://www.jimlepariser.fr/les-rois-mages/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Laetitia Monsacré]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 12 Dec 2013 13:23:50 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[PLUME]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Pirouette, cacahuète ! Il était un petit homme qui avait une drôle de maison, qui avait une drôle de maison. Cela faisait maintenant vingt bonnes minutes que Marie n’en finissait pas de reprendre cette comptine. Tantôt un petit homme devenait un [&#8230;]</p>
<p>The post <a href="https://www.jimlepariser.fr/les-rois-mages/">Les rois mages</a> first appeared on <a href="https://www.jimlepariser.fr">Jim le Pariser</a>.</p>]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><em><em><em><em>Pirouette, cacahuète ! Il était un petit homme qui avait une drôle de maison, qui avait une drôle de maison.<br />
</em></em><br />
</em></em>Cela faisait maintenant vingt bonnes minutes que Marie n’en finissait pas de reprendre cette comptine. Tantôt un petit homme devenait un pt’it bonhomme, tantôt elle troquait les escaliers en papier pour des escaliers en purée. Elle n’était guère satisfaite de ses rimes. Le bébé non plus. Il lui semblait qu’il se mettait à pleurer chaque fois que les paroles changeaient.<br />
Elle essaya au tour suivant de mieux faire. Elle n’y faisait  plus grimper le facteur, mais le docteur. Ce mot déclencha les pleurs. Elle en conclut que ce bébé de quatre mois qui était celui de sa fille et dont elle avait la garde en même temps que ses deux grands frères, devait être malheureusement surdoué. Oh non ! Encore un ! Il y avait des familles qui faisaient des ribambelles de mômes gauchers, ou de gosses aux yeux bleus… eh bien eux, pondaient des gosses surdoués.</p>
<p><em>Le facteur y est monté… Pirouette, cacahuète !</em><br />
Rien. Aucune réaction. Le bébé semblait heureux mais n’avait guère envie de dormir.</p>
<p><em>Il s’est cassé le bout du pied, il s’est cassé le bout du pied .</em><br />
-Ouin ! Ouin ! Ouin !&#8230;</p>
<p><em>Euh !&#8230; Il s’est cassé le bout du nez. On lui a raccommodé, pirouette, cacahuète !</em><br />
Elle scruta avec attention le visage du bébé. Serein. Mais coquin. Elle en était sûre. Il l’attendait à la rime suivante.</p>
<p><em>On lui a raccommodé avec du joli fil doré, avec du joli fil doré. Mon histoire est terminée, pirouette, cacahuète ! Mon histoire est terminée….</em><br />
-Areu- areu !&#8230;</p>
<p>Le bébé la regardait en gazouillant.</p>
<p><em>Je vais vous la-a- terminer. Je vais vous la-a-terminer…</em><br />
-Ouin ! Ouin !&#8230;Ouin !&#8230;<br />
Il manque une syllabe. C’est boiteux. Il l’a bien remarqué <em>!</em> pensa-t-elle.</p>
<p><em>Il était un petit homme, pirouette, cacahuète ! Il était un petit homme…</em><br />
Pour la énième fois, elle recommença la comptine, mais cette fois-ci, en chuchotant et plus question de toucher aux rimes ou aux assonances. Ce bébé savait tout de la poésie.<br />
&#8211;<em>Je vais vous la recommencer…</em><br />
Elle regarda son petit-fils. Il dormait, un sourire aux lèvres. <em>Ouf !</em></p>
<p>Elle sortit sur la pointe des pieds, évita la latte qui craquait, ouvrit la porte, la referma en retenant sa respiration.<br />
A la cuisine, ses deux grands frères l’attendaient.<br />
&#8211; Mamie, on a faim…</p>
<p>Ils lui sautèrent dessus, manquant la faire tomber.<br />
&#8211; J’arrive, mes p’tits poussins. Balthazar ne voulait pas dormir. Le petit malin.<br />
-Evidemment, lui répondit Melchior. Si tu ne respectes pas les octosyllabes… Le rythme est rompu… et tu troubles son endormissement…</p>
<p>Marie jeta un œil soupçonneux sur l’aîné de ses trois petits-enfants. Six ans. Un visage de latin-lover, et un Q.I. très éloigné de celui du poisson rouge. Quant à Gaspard, trois ans, il n’avait pas encore décidé de parler de façon intelligible. Seul son frère le comprenait et le traduisait  pour les adultes. Il y avait une connivence entre ces deux là qui la laissaient pantoise. Ce fut encore une fois le cas lorsque Gaspard s’assit devant son assiette, s’empara de sa cuillère pour la faire tinter contre le verre. Il chantonna des mmm-mmm-mmm dont le tempo régulier  ravit Melchior.<br />
<em>&#8211; </em>Tu vois, mamie, même Gaspard te montre l’harmonie de la régularité.<br />
&#8211; Oui. Bon. Euh…Vous avez faim ? J’ai fait une tarte aux légumes.</p>
<p>Gaspard montra sa main droite en écartant bien les cinq doigts et Melchior traduisit pour sa grand-mère :<br />
&#8211; Cinq fruits et légumes par jour. Oui, oui. On les aura mangés aujourd’hui.</p>
<p>Oh ! Ces gosses…. pensa Marie. Je les adore, mais qu’est-ce qu’ils sont fatigants ! Ils ne peuvent pas être normaux comme tous les autres… Jouer avec les Pokemon, faire des courses de petites voitures, se coller devant la télé et penser à se bagarrer !<br />
Le repas se passa comme d’habitude. Point n’était besoin de hausser le ton, de faire de remarques désobligeantes, de promettre ou de sévir pour qu’ils mangent, pour qu’ils restent assis. Après la tarte aux légumes, elle leur servit des blancs de poulet à la crème.<br />
-C’est délicieux mamie, mais maman les aurait fait griller parce que….<br />
-Nin-nin-nin, l’interrompit Gaspard. Maman… nin-nin-nin… graisse<em>…</em></p>
<p>C’est bon. Elle n’avait pas besoin de traduction. Elle avait compris. Ses deux petits-enfants lui faisaient la leçon. Du coup, elle changea la fin de son menu. Elle avait envie de s’amuser un peu.<br />
<em>&#8211;</em> Oh ! C’est trop bête…. Je croyais qu’il me restait des glaces…… Papi a dû les manger… Il est incorrigible. Il ne peut pas regarder la télé sans grignoter… Il vaut mieux, d’ailleurs qu’il n’en reste plus. Des pommes vous feront le plus grand bien. Qu’en penses-tu Gaspard ? Dans les glaces, il y a des œufs, de la crème<em>…</em></p>
<p>Gaspard, avec sa bonne tête ronde de bouddha roulait des yeux malheureux. Sa bouche tremblota, s’affaissa. Il était prêt à pleurer. Marie se sentit fondre de culpabilité et de tendresse.<br />
-Tu sais, mamie… De temps en temps, maman elle-même fait une petite entorse à l’équilibre alimentaire. Elle dit d’ailleurs que pour tenir sur la longueur, il faut savoir se faire un petit plaisir…. De temps en temps…<br />
-Et de temps en temps…. C’est aujourd’hui ?  demanda Marie le plus sérieusement du monde.</p>
<p>Melchior haussa les épaules.<br />
&#8211; C’est absurde.</p>
<p>Marie tendit la main à Gaspard, l’obligeant à se lever.<br />
-Viens mon p’tit poussin. Tu choisiras la glace que tu désires. Il y en a encore au congélateur. Papi n’a pas tout mangé. Et toi, mon grand, tu en veux une aussi ?<br />
-Oui… non pas parce que j’ai une échelle du temps différente de la tienne, mais parce que je viens de calculer mentalement les lipides qu’on a absorbés !<br />
-Mais cesse donc de faire ton intello… Et cesse d’écouter ta mère !&#8230;</p>
<p>C’est un comble ! se dit Marie. Et elle pensa à toutes ses vieilles copines qui se plaignaient de leurs petits-enfants pour des raisons tellement éloignées des siennes.<br />
-J’ai une surprise pour vous deux cet après-midi. Nous allons d’abord mettre les assiettes dans le lave-vaisselle. Et ensuite… Pendant le dodo de Balthazar, nous allons apprendre une chanson. Et on va monter un petit spectacle pour papa et maman quand ils viendront vous rechercher. Qu’en pensez-vous ?<br />
-Tout dépend de la chanson, répliqua immédiatement Melchior.<br />
-Nin-nin-nin…douce… maman…oui… nin-nin-nin…ouette, couette, non !<br />
-Qu’est-ce que tu dis Gaspard ?<br />
-Gaspard apprend à l’école, en ce moment Une chanson douce. Il l’adore, cette chanson. Mais il ne veut surtout pas Il était un pt’it bonhomme !  qu’il trouve idiote. Il a raison d’ailleurs.<br />
-C’est une chanson très, très, très intelligente que j’ai choisie.<br />
-Une chanson à texte, quoi!<br />
-Euh !&#8230; Oui. Voilà. Une chanson à texte.<br />
-Chante-la, mamie. Je te dirai ce que j’en pense.<br />
-Il faut d’abord que je vous explique qu’il s’agit d’une vieille chanson des années 60.<br />
-Ta jeunesse, quoi. Tu es sûre qu’elle va être très intelligente ?<br />
-Nin-nin-nin… école.. finiiii…maman…. Nin-nin-nin…<br />
-Mais quand vas-tu te décider à parler Gaspard ! C’est exaspérant à la fin. Qu’est-ce qu’il dit ?<br />
-Il dit que maman nous a fait écouter de vieux 45 tours. En particulier Sheila. L’école est finie. Pour nous faire comprendre le mot ineptie.<br />
-Antoine ? Elle vous a fait écouter le chanteur Antoine ?&#8230;MA-MAN …, dit Marie, sentant la moutarde lui monter au nez.<br />
-Pourquoi tu t’énerves ?<br />
&#8211; nin-nin-nin… calme… maman… nin-nin-nin… toujours…<br />
-Qu’est-ce qu’il dit ?, murmura Marie à bout de force.<br />
-Il dit qu’il ne faut jamais se départir de son calme. Ce sont les paroles exactes de MA-MAN.</p>
<p>Et en plus son petit-fils se foutait de sa poire ! Elle sentit le ridicule de la situation. Elle s’empara de sa vieille guitare.<br />
-Asseyez-vous mes p’tits poussins.<br />
Et elle se mit à chanter.</p>
<p><em>Pourquoi, pourquoi ces canons<br />
Au bruit étonnant ?<br />
Pourquoi, pourquoi ces canons?</em></p>
<p><em>Pour faire la guerre, mon enfant</em></p>
<p>Marie avait chanté le premier quatrain sans lever les yeux de ses cordes. Elle s’était remise à la guitare depuis peu et n’était pas trop sûre d’elle. Elle entama le deuxième quatrain, toujours les yeux rivés sur ses doigts. Ses deux petits-fils étaient silencieux. Elle les sentait absorbés, pris par la musique et les paroles.</p>
<p><em>Pourquoi, pourquoi plus souvent </em></p>
<p><em>Qu’on ne l’imagine<br />
Faisons-nous la guerre aux gens ?<br />
Ça fait marcher les usines</em></p>
<p><em>Pourquoi, pourquoi ces usines<br />
Qui n’ont rien qui vaille ?<br />
Pourquoi, pourquoi  ces usines ?<br />
Ça donne aux gens du travail</em></p>
<p>Marie osa lever les yeux. Gaspard qui s’était assis sur les genoux de son frère, reprit la troisième strophe:<br />
<em><br />
« Pourquoi ? Pourquoi ? nin-nin—vail ? »,</em>obligeant Marie à suivre son rythme.</p>
<p><em>&#8230;ce travail<br />
Dur et fatigant ?<br />
Pourquoi, pourquoi ce travail ?<br />
C’est pour gagner de l’argent</em></p>
<p><em>Pourquoi, pourquoi nin-nin-gent<br />
Est-il donc si bon ?<br />
Pourquoi, pourquoi cet argent ?<br />
Pour acheter des canons</em></p>
<p>Resté jusque là complètement coi, Melchior accompagna son petit frère :</p>
<p><em>Pourquoi ces canons </em></p>
<p>et laissa momentanément poursuivre sa grand-mère:</p>
<p><em>Qui nous coûtent tant ?<br />
Pourquoi, pourquoi ces canons ?<br />
Pour faire la guerre, mon enfant </em>, conclut Melchior d’une voix ferme.</p>
<p><em>&#8211;</em>Comment as-tu deviné la fin ?, demanda Marie, totalement abasourdie.<br />
-Mais enfin, mamie<em>…</em> C’est la logique même!<br />
-Nin-nin-nin gique !&#8230; , doubla Gaspard.<br />
-Ecoute Gaspard…. Il va falloir que tu fasses des efforts et que tu te mettes à parler sinon on ne pourra jamais monter le petit spectacle. Pourquoi ne parles-tu pas ? Melchior, fais quelque chose pour ton frère.<br />
<em> &#8211;</em>Tu sais mamie…. Einstein n’a parlé qu’à trois ans… . Ensuite… étant donné la chanson que tu as choisie, ça va être très simple pour le spectacle. Il suffit qu’on se partage les rôles. Gaspard posera la question Pourquoi, pourquoi. Moi, je poursuivrai le questionnement et toi, l’adulte, tu donneras la réponse. C’est la logique même.</p>
<p>C’est la logique même…. C’est la logique même…. Marie regarda de nouveau son petit-fils d’un air soupçonneux. Est-ce qu’il se fichait de sa poire ? Non. Impérial. Prêt à déposer l’or, la myrrhe et l’encens.<br />
-Bien. Je vais vous la chanter une deuxième fois. Vous l’écoutez à nouveau et nous l’apprendrons ensuite.<br />
-Mais enfin, mamie… Pour qui nous prends-tu ? Gaspard et moi, nous l’avons mémorisée. Hein, Gaspard ? Tu l’as retenue ? Tu l’as comprise, cette chanson ?<br />
-Mes p’tits poussins… J’oublie toujours que vous n’avez pas des neurones de soixante-huitarde à la retraite, mais que les vôtres sont tout neufs, prêts pour partir à l’assaut du monde.<br />
-Ne te dévalorise pas, mamie… comme dit MA-MAN !</p>
<p>Marie ne répliqua pas. C’était inutile. Elle n’aurait jamais le dernier mot. Elle reprit sa guitare sur laquelle elle avait appris <em>l’Eau Vive</em>  il y avait presque cinquante ans et fit un signe de tête  à Gaspard qui commença :<br />
<em>Pourquoi, pourquoi..</em></p>
<p>Et la répétition dura environ un quart d’heure. Tout était parfaitement huilé. Ils l’avaient effectivement comprise et mémorisée cette chanson. Marie était heureuse. Jamais dans ses rêves les plus fous elle n’aurait imaginé retrouver le plaisir du médiator, ce satané médiator qui lui tombait de la main au bout de vingt à trente secondes lorsqu’elle était jeune adolescente.<br />
-C’est super, mes p’tits poussins… Vous êtes des merveilles ! On va faire un tabac ce soir quand papa et maman seront là. Ils vont être ébahis !&#8230;</p>
<p>Ouin ! Ouin ! Ouin !&#8230;<br />
-C’est Balthazar. Ne bouge pas, mamie. Je vais le chercher.  dit Melchior en se levant brusquement.<br />
Et il revint, son petit frère dans les bras qui continuait de hoqueter et de se raidir.<br />
-Donne-le moi Melchior.  Mais qu’est-ce que tu as, mon pt’it poussin ? Tu as fait un cauchemar ? Ne pleure pas. On est là. Je vais te chanter Pirouette-Cacahuète !</p>
<p>Ouin !&#8230; Ouin !&#8230; Ouin !&#8230; Balthazar se remit à pleurer de plus belle.<br />
-Mamie… nin…nin…nin… neptie… Balthazar…nin…nin…nin… ligent.<br />
&#8211; Oh ! Gaspard ! C’est insupportable que tu ne parles pas ! Melchior, qu’est-ce qu’il dit?<br />
&#8211; Tu pourrais faire un effort mamie ! Ce n’est pourtant pas compliqué de comprendre Gaspard. Il dit que ta chanson Pirouette-Cacahuète est tellement inepte qu’elle fait même pleurer Balthazar.</p>
<p>Ouin !&#8230; Ouin !&#8230; Ouin !&#8230;<br />
-J’ai une idée ! Tu veux qu’on ne chante rien que pour toi ? En avant-première ?</p>
<p>Balthazar cessa brusquement ses pleurs et regarda son grand frère, en gigotant de plaisir.<br />
-Mamie, reprends ta guitare. Balthazar va être notre public. On va l’installer dans son transat, face à nous, et nous, nous allons….<br />
Melchior cherchait des yeux l’endroit le plus approprié pour figurer une scène.<br />
&#8211; Mamie, pose le transat, là, sur le canapé. Ensuite, tu t’installes dans le fauteuil de papi, en face de Balthazar et  Gaspard et moi, nous allons nous asseoir à tes pieds.<br />
&#8211; Areu- areu – areu !..<em>. »</em>gazouilla Balthazar pendant tout le temps de l’installation.<br />
<em> &#8211;</em>Tu es bien installé Balthazar ? Tu n’as besoin de rien ? On peut frapper les trois coups ? »<br />
Il semblait à Marie que Balthazar comprenait tout, qu’il opinait du bonnet, qu’il applaudissait de ses deux mains à l’idée du spectacle qui se préparait devant lui. Entre temps, Gaspard avait filé à la cuisine et en était revenu avec une cuillère en bois qui lui servit à frapper neuf coups rapides, puis trois coups plus lents.</p>
<p><em>Pourquoi, pourquoi ces canons<br />
Au bruit étonnant ?<br />
Pourquoi, pourquoi ces canons ?<br />
Pour faire la guerre, mon enfant</em></p>
<p><em>&#8211; Areu- Areu&#8230; Areu!&#8230;</em></p>
<h6 style="text-align: right;">Par Mireille Poulain-Giorgi</h6><p>The post <a href="https://www.jimlepariser.fr/les-rois-mages/">Les rois mages</a> first appeared on <a href="https://www.jimlepariser.fr">Jim le Pariser</a>.</p>]]></content:encoded>
					
		
		
			</item>
		<item>
		<title>La commémoration</title>
		<link>https://www.jimlepariser.fr/la-commemoration/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Laetitia Monsacré]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 24 Nov 2013 07:42:21 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[PLUME]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Cela faisait plusieurs fois qu&#8217;Agathe avait eu l&#8217;occasion d&#8217;apercevoir son voisin d&#8217;immeuble, les mains posées sur une poussette où elle avait deviné une petite fille, donnant l&#8217;impression qu&#8217;il poussait un chariot rempli de charbon au fond d&#8217;une mine. Sa mine [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Cela faisait plusieurs fois qu&rsquo;Agathe avait eu l&rsquo;occasion d&rsquo;apercevoir son voisin d&rsquo;immeuble, les mains posées sur une poussette où elle avait deviné une petite fille, donnant l&rsquo;impression qu&rsquo;il poussait un chariot rempli de charbon au fond d&rsquo;une mine. Sa mine à lui paraissait d&rsquo;une tristesse insondable, que l&rsquo;autre petite blonde qui trottait à ses côtés ne semblait pouvoir alléger. Cela lui donnait un beau visage triste et dur, une allure de héros des temps modernes -encore un père dévasté- qu&rsquo;Agathe avait imaginé veuf. Cela ne pouvait en effet être autrement, cette absence de toute femme entrevue avec lui ou avec ses enfants et cet accablement qu&rsquo;il mettait dans chacun de ses gestes, un authentique « zombi romantique ». Il était donc seul, tout comme elle dans cet immeuble familial à s&rsquo;occuper de deux jeunes et beaux enfants. Agathe se mit alors à imaginer le plaisir que cela serait de le rendre à nouveau gai, n&rsquo;ayant pour cela que quelque marches à monter ou descendre -selon les dispositions de chacun. En attendant, il fallait une meilleure occasion que la seule qui lui eût été jusqu&rsquo;à présent offerte, c&rsquo;est-à-dire omettre de lui tenir la lourde porte cochère un jour lointain où elle sortait et lui se battait, désespérément seul avec cette fameuse poussette garnie, accessoire généralement réservé aux femmes. Agathe s&rsquo;en mordait encore les lèvres; elle était tellement en retard ce jour-là qu&rsquo;elle s&rsquo;était mise sur ce mode pilote automatique voire survie qui la rendait particulièrement efficace et totalement imperméable à ce qui l&rsquo;entourait. Elle avait eu ce soir-là juste le temps de croiser son regard -cette fois noir- et d&rsquo;entendre un « merci » glaçant et appuyé. Aussi lorsqu&rsquo;elle eut l&rsquo;occasion de découvrir, après une petite enquête grâce à la concierge et Google qu&rsquo;ils avaient une connaissance en commun, elle sauta sur l&rsquo;occasion de pouvoir entrer en contact avec lui, ayant appris par cet ami commun que ledit veuf était en fait séparé, ayant eu une liaison extra-conjugale que sa femme n&rsquo;avait pas eu à coeur d&rsquo;accepter. Agathe se dit alors que cela allégeait la chose et que désormais seule l&rsquo;occasion manquait.  Laquelle se présenta peu de temps après, un samedi après-midi où, de retour chez elle avec ses enfants, elle le vit sur le trottoir d&rsquo;en face avec les siens. Il allait apparemment d&rsquo;un pas décidé vers le Parc Monceau, dernier refuge pour les parents en mal d&rsquo;activité dans le quartier. Leurs regards alors se croisèrent.  Il lui sourit poliment, ce qu&rsquo;Agathe perçut comme une forme d&rsquo; encouragement;  le moment était venu de forcer la rencontre. Regroupant ses ouailles un peu dispersées, plutôt impatiente à l&rsquo;idée de rentrer à l&rsquo;appartement se réchauffer après une journée passée sous un petit vent automnal qui s&rsquo;était mis à souffler, elle traversa la rue et mit ses enfants au pas de charge pour rattraper homme et poussette un peu plus haut. <em>Tu vas voir, je suis sûre que la petite fille est très gentille et puis ça te fera une copine dans l&rsquo;immeuble</em>. Obéissants, ses enfants ne bronchaient pas, plutôt indifférents à la soudaine envie de leur mère d&rsquo;aller dans ce jardin qu&rsquo;elle n&rsquo;affectionnait pas particulièrement. Lorsqu&rsquo; ils furent enfin arrivés à la hauteur de l&rsquo;équipage convoité, débuta alors un ping-pong verbal entre les deux adultes où la balle sembla vite tomber de la table à chaque coup tandis que leurs enfants respectifs s&rsquo;ignoraient en beauté. D&rsquo;un pas rapide, cet assortiment dissonant que d&rsquo;aucuns auraient pu prendre en les croisant pour une famille nombreuse atteignit l&rsquo;aire de jeu payante où Agathe avait la faiblesse d&rsquo;abandonner ses enfants lorsqu&rsquo;elle refusait de jouer le rôle de la mère modèle qu&rsquo;elle n&rsquo;était pas et n&rsquo;avait, à la différence de plein d&rsquo;autres femmes, même pas le désir ni souvent la force de prétendre être. Or, il s’avérait que sous ses airs de Jésus portant sa croix, le voisin lui apprit prendre au contraire beaucoup de plaisir avec ses filles, confirmant la chose en entrant, à la différence de la plupart des parents, et avec, soudain un air léger, dans cet enclos d&rsquo;une laideur que seuls concurrençaient les cris insupportables des enfants. Le tout en vrai gentleman, payant dans la foulée l&rsquo;entrée d&rsquo;Agathe et de ses enfants, sans même qu&rsquo;elle ait le temps de réagir face à ce qui était un horrible piège. Une fois entrés, ses enfants l&rsquo;abandonnèrent en effet immédiatement, n&rsquo;ayant par ailleurs aucune envie d&rsquo;aller du côté des petits, deux années -autant dire un gouffre- les séparaient de la fille aînée du voisin, lequel était parti avec une pelle à la main s&rsquo;installer au bord du bac à sable pour jouer avec la plus petite qu&rsquo;il s&rsquo;excusa mollement auprès d&rsquo;Agathe de ne pouvoir laisser seule. Agathe se retrouva alors livrée à elle-même, partagée entre le sentiment d&rsquo;humiliation et d&rsquo;hébétude d&rsquo;être entrée de son plein gré dans la cage aux lions dont elle n&rsquo;eut plus qu&rsquo;une seule idée en tête: sortir. <em>Il fait froid, on rentre</em>. Le voisin indifférent fut remercié, les enfants emmenés et Agathe tenta alors de se rasséréner à l&rsquo;idée qu&rsquo;au moins  le fichier « voisin » était clos, même si la façon avait été des plus rudes. Elle eut ensuite à coeur de se convaincre que de toutes les façons, ils n&rsquo;étaient ni du même étage ni du même monde, et qu&rsquo;il n&rsquo;avait qu&rsquo;à aller traîner sa tête d&rsquo;enterrement auprès d&rsquo;une autre. Laquelle ne tarda pas à faire son apparition, confirmant à Agathe qu&rsquo;elle était montée au front en première ligne sans savoir ce qui l&rsquo;attendait comme ces pauvres hommes en bleu horizon,  il y avait presque cent ans de ça. La fleur au fusil, devenue quelques mois plus tard de la chair à canon &#8211; un vrai massacre. Heureusement pour elle, elle vivait désormais dans un pays où la guerre n&rsquo;était plus qu&rsquo;entre les sexes opposés et &#8230; les voisins.</p>
<h6 style="text-align: right;">Par April Wheeler</h6><p>The post <a href="https://www.jimlepariser.fr/la-commemoration/">La commémoration</a> first appeared on <a href="https://www.jimlepariser.fr">Jim le Pariser</a>.</p>]]></content:encoded>
					
		
		
			</item>
		<item>
		<title>D’un ange à l’autre</title>
		<link>https://www.jimlepariser.fr/dun-ange-a-lautre/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Laetitia Monsacré]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 09 Sep 2013 08:12:43 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[PLUME]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Ulrike, ma poupée, prenait l’avion. C’est du moins ce que prétendait ma mère, car je retrouvais toujours ses sourires de porcelaine dès notre arrivée à Duisbourg : en fait, une même Ulrike existait des deux côtés de la ligne bleue des [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<div><strong></strong>Ulrike, ma poupée, prenait l’avion. C’est du moins ce que prétendait ma mère, car je retrouvais toujours ses sourires de porcelaine dès notre arrivée à Duisbourg : en fait, une même Ulrike existait des deux côtés de la ligne bleue des Vosges… Quant à nous, entassés dans la 404 familiale comme si nous partions vers Alger, couchés à l’arrière sur des valises dans lesquelles mon père faisait passer en douce les dernières nouveauté de la « hi fi » allemande au nez et à la barbe de la douane pourtant tatillonne, nous regardions défiler la campagne française dans un délicieux voyage vers l’un de ces pays où on n’arrive jamais, qui se répétait d’été en été.</div>
<div></div>
<div>Après avoir quitté la douceur lauragaise, nous faisions une première étape chez des cousins germains, dans un petit pays du Berry, à Sancoins. Bien avant ma découverte de la Fête étrange et des <em>Sablonnières</em>, je percevais les mystères de ces forêts profondes, et ce n’est pas Pierre qui me contredisait ; mon taciturne cousin, que nous emmenions afin qu’il progresse dans sa connaissance de la langue de Goethe, jouait les Meaulnes désabusés et dormait jusqu’à notre passage en terre flamande.</div>
<div></div>
<div>Ce sont les maisons qui nous mettaient la puce à l’oreille. De la brique flamboyante d’Albi la Rouge, nous passions au rouge sombre des façades souvent noircies par les scories ; les murs d’enceintes grandiloquents de la fierté française faisaient place à de petits croisillons de bois, tandis que les jardins s’ornaient de toutes les couleurs que le soleil semblait refuser à ces terres qui, à nos yeux de « sudistes », paraissaient presque boréales.</div>
<div></div>
<div>Les autoroutes aussi nous faisaient rire, lorsqu’elles semblaient s’éclairer comme par la magie d’un allumeur de réverbères. Oui, à n’en pas douter, nous approchions de ces Nords où le rapport à la lumière se joue sur de nouveaux tableaux. Le ciel de nos étés continentaux n’arrivait jamais à la cheville des illuminations méridionales, mais qu’importe, nous en aimions les caprices, les nuages soudains qui nous permettaient de jouer dans le grand sous-sol de nos grands-parents ou de nous réfugier dans la caravane installée dans le jardin.</div>
<div></div>
<div>J’aimais passionnément mon grand-père allemand. Il a été l’homme de ma vie, de par sa droiture et sa bonté, un Juste, un exemple. Enfant, je ne savais décrypter la lointaine tristesse de son regard ; ce n’est que plus tard, lorsqu’il m’aura fait lire « Le journal d’Anne Frank » et « Exodus », que je comprendrai la grandeur de cet esprit aiguisé par les brûlures de l’histoire. Du petit Klaus, le jeune frère de maman, mort aux dernières heures de la guerre, aux charniers d’Ukraine où la Wehrmacht l’avait envoyé, mon grand-père, que je surnommais « Papu », avait porté bien des deuils, avant de se lancer à corps perdu dans la reconstruction des impossibles. C’est bien à lui que je dois ma judéophilie galopante et mes propres devoirs de mémoire, c’est bien lui qui m’a fait comprendre que ma deuxième patrie, celle des contes de Grimm et de la Lorelei, était aussi celle de l’Indicible et de la barbarie…</div>
<div></div>
<div>Pourtant, mes deux grands-pères s’entendaient comme larrons en foire, tout comme mes grands-mères, qui communiquaient en jargonnant grâce aux efforts linguistiques de Papu et Mutti, que Marie-Louise, ma Mamie, nommait « Madame Neuoffeu » avec un épouvantable accent du midi. Il fallait les voir s’étrangler de rire autour des gigots géants et des parties de belote, il fallait voir mes grands-pères, la canne à la main, partir ensemble aux champignons -Mutti, téméraire et têtue, a bien failli rendre l’âme plusieurs fois, tant elle prétendait qu’en «<em> Allemagne, zi zi, che fou hazure, on manche ce espèce là !!!</em> », tandis que nous galopions d’une maison à l’autre au hameau de la Provinquière, dans le parc régional du Sidobre. Car lorsque leur courageuse fille avait épousé un Français, mes grands-parents avaient décidé de s’installer une partie de l’année dans le Midi, acquérant ainsi une maison à restaurer dans le hameau habité par Papi et Mamie.</div>
<div></div>
<div>J’adorais ma double vie. Il fallait certes développer une sacrée gymnastique intellectuelle, non pas tant au niveau langagier, puisque nous étions bilingues -enfin, les deux aînées, ma sœur et moi ; mes frères, élevés lorsque notre maman, parfaitement intégrée, ne parlait plus que français avec nous, sont aujourd’hui à peine capables d’échanger des bières et des cigarettes avec nos cousins d’outre-Rhin…- que dans la gestuelle quotidienne. Car si l’Allemand n’était plus, loin s’en faut, l’ennemi héréditaire, ma grand-mère française demeurait persuadée de leur barbarie alimentaire, tandis que Mutti, effarée de la rusticité méridionale, tentait de m’en préserver.</div>
<div></div>
<div>Mamie, par exemple, ne comprenait pas que je puisse être nourrie de « pain noir ». Le fameux pain <em>Pumpernickel</em>, à notre époque de mondialisation plébiscité par les bobos, rappelait à ma grand-mère des siècles de disette… De même n’approuvait-elle pas le repas du soir que l’on me servait dans l’autre maison, composé presqu’uniquement de tartines -il est vrai que le terme allemand est <em>Abendbrot</em>, le « pain du soir »…-. Quant à Mutti, elle était scandalisée par les escargots servis par sa rivale et par le manque d’hygiène apparent de la petite « souillarde » où se préparaient pourtant de pantagruéliques festins franchouillards, et m’obligeait à me relaver les mains avant d’entamer une délicieuse part de roborative « Forêt Noire ». Pierre, qui adorait prendre le <em>Capitole</em> à Limoges et que nous allions chercher à Toulouse, était aussi de la partie : après le goûter, il apprenait à mes cousins allemands l’usage de sa fronde et nous racontait ensuite à la veillée de vieux contes du Berry en piochant dans la boîte de <em>Werther</em> au caramel, bien plus à l’aise en terre de France qu’au pays de Lili Marleen…</div>
<div></div>
<div>Le clou de l’incompréhension gastronomique avait d’ailleurs été enfoncé très tôt, le jour même des noces, lorsque ma grand-mère allemande avait demandé d’une voix de stentor pourquoi on ne servait pas de « Kartoffeln » avant d’exiger, très sérieusement, un sac en papier pour emballer les restes… Oui, même si le niveau de vie de mes grands-parents allemands était sensiblement plus élevé que celui d’Albert et Marie-Louise, modestes paysans, c’est bien outre-Rhin que la population gardait des stigmates des privations de la guerre… Et mon grand-père français aimait à affirmer triomphalement que sa famille avait continué à saucissonner durant l’occupation, tandis que ma mère, elle, nous abreuvait de récits terrifiants sur son enfance : je la voyais très bien, la petite fille aux nattes blondes, ses grands yeux bleus épouvantés en entendant le bruit des avions alliés passant en rase-mottes tandis qu’elle tremblait dans les fossés, affamée, nourrie de pelures de pommes de terre. Dans mon imaginaire à moi, « Jeux interdits »se passait en Allemagne, car maman ressemblait traits pour traits à l’héroïne…</div>
<div></div>
<div>Oui, un beau patchwork, à la limite de la schizophrénie, que je démêle encore aujourd’hui, lorsque je me sens si terriblement Française dès que je mets un pied en terre allemande, pied que je me refuse obstinément chausser de  <em>Birkenstocks </em> malgré la mode lancée par Madonna, car je n’ai aucune, mais alors aucune envie de ressembler à ces Allemandes encore ancrées dans leurs certitudes alternatives de l’époque de la Bande à Baader ; là bas, nous sommes tous des juifs allemands, il est de bon ton d’être du parti de Dany le rouge passé au vert, et c’est bien ce penchant exagéré pour la nature qui empêche nombre de Gretchen d’accéder à la vraie « élégance française ». Je préfère en faire trop et continuer à me maquiller, malgré les parabènes et autres poisons, que de me muer en Passionaria des jambes non épilées… Je plaisante un peu, bien entendu… Comment oublier l’Ange Bleu, et la délicieuse Sissi, ou les mannequins à la blondeur des dieux ?</div>
<div></div>
<div>Française jusqu’aux bout des ongles, je le suis aussi lorsque je traverse la route. Nul ne m’interdira de traverser lorsque le petit bonhomme est rouge, même pas la vieille dame indigne qui brandit sa canne en m’invectivant comme un général dans un film avec Louis de Funès…Mais inversement, en France, je me sens bouillir devant les grèves à répétition et la joyeuse désorganisation syndicale, et je suis heureuse de voir que mes enfants ont hérité à la fois de mon sens organique de l’ordre et de mon devoir d’insolence…</div>
<div></div>
<div>Car en fait, je me perçois, de l’intérieur, comme un lecteur de DVD programmable. On peut choisir la langue, c’est bien. Parfois, j’en joue ; parfois, j’en souffre.</div>
<div></div>
<div>Pierre aussi, qui a quitté les ruelles de Bourges pour arpenter la quadrature du cercle des instances européennes. A Bruxelles, mon taciturne Augustin Meaulnes devient tour à tour l’ami Fritz et Gavroche et passe son temps à ménager la chèvre et le chou. Notre enfance lui est une ancre solide, il a vécu les particularismes de notre « Europe des régions » en direct, et cela l’aide à mettre le cap sur l’utopie de l’Union, hissant la Grand Voile des compromissions. Nous nous retrouvons parfois autour d’un Sancerre ou d’un vin du Rhin, et rêvons à nos étés d’antan.</div>
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<div>Il m’a rappelé l’autre jour que mes grands-mères se disputaient aussi mon âme. Car le bilinguisme n’était pas qu’affectif et linguistique : je suis tombée dans la potion magique de l’œcuménisme dès le berceau, Mutti me lisant sa Bible des familles et me racontant les frondes des protestants, Mamie me faisant réciter le Notre-Père à genoux et me lisant le Missel des dimanches… De fait, nous frôlions la Saint-Barthélemy chaque soir, puisque même la gestuelle de la prière différait-mains jointes pour les catholiques, croisées pour les protestants-, et aujourd’hui encore je ne sais si je préfère les ors et encens du baroque ou l’épure des cantiques luthériens…</div>
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<div>Jusqu’à mes lettres de motivation, qui commencent invariablement par ma phrase fétiche :</div>
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<div>« Métisse rhénanotarnaise, j’ai toujours navigué entre Rhin et Garonne, entre lumières méditerranéennes et sombres forêts de sapins, entre Heine et Hugo, Marin Marais et Bach… »</div>
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<div>Car je revendique ce métissage blanc, je me sens en questionnement de « négritude intra-européenne » à la Léopold Sédar Senghor, et mon entre deux mers est bien celle d’une « beurette ». Qu’ils sont longs, les chemins de halage entre Sète et Lübeck, qu’il est vaste, le paysage de mon imaginaire, nourri à la fois à l’école de la République et aux contes de Grimm, et comme elle est belle, cette Lorelei qui peigne ses cheveux sur son rocher au milieu du Rhin, aussi belle et fière que ma Marianne, fille de France… J’entends ces cigales qui chantent à tue-tête, et j’aime aussi les bruyères de la Lande de Lunebourg ; les villages de carte postale de ma Forêt Noire m’enchantent, mais je ne saurais vivre sans mes autans toulousains.</div>
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<div>Et les lumières, toutes ces lumières… « Mehr Licht ! », « Davantage de lumière !», aurait dit Goethe en s’éteignant… Lumignons de la Saint-Martin et petites bougies sur les tombes allemandes au Jour des Morts, éclaboussures du soleil varois sur nos sables émouvants, illuminations des marchés de Noël et bougies de l’Avent, nuits de la Saint-Jean où la France boréale vit comme en été arctique… J’ai besoin de toutes ces lumières fondatrices, j’aime autant les garrigues que les neiges : je suis une enfant de la lune et du soleil.</div>
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<div>Ce sont ces éclaircies que je veux retenir de mon métissage. Je veux enfin me défaire du « lait noir » de la mémoire de Celan. Car je veux oublier que l’on m’a, des années durant, surnommée « Hitler »… Je veux oublier les impitoyables moqueries de mes camarades de classe français devant l’accoutrement presque provocateur, il est vrai, dont m’affublait ma mère, lorsqu’elle me faisait porter des petites robes traditionnelles allemandes… Je veux oublier ma propre honte et culpabilité de faire partie de ce « peuple des bourreaux », mon refus de parler en allemand avec maman, depuis des dizaines d’années, alors que… j’enseigne la langue de Goethe… Je veux oublier les outrages médiatiques répétés et l’incessante rediffusion de ces films où l’Allemagne est irrémédiablement associée au nazisme, où la langue de Luther et Kafka est bafouée, humiliée, écorchée jusqu’à l’extrême. Je veux oublier la descente aux enfers des enseignants d’allemand devant la désaffection de leur public, et cette absurdité qui fait passer l’allemand pour une langue presque « morte », alors qu’elle demeure la deuxième langue du marché de l’emploi après l’anglais. Je veux oublier les railleries encore trop souvent entendues dans ma mère-patrie à propos de ma patrie « maternelle », et ne retenir que le meilleur du pays des penseurs et des philosophes. Ils m’accompagnent sur mes chemins de traverse, tout comme mes compositeurs et mes peintres,  mes passeurs du Beau.</div>
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<div>Du Cantor de Lepizig aux infinis d’Amadeus, des anges rilkéens aux fulgurances de Celan, en passant par les distorsions expressionnistes et par les grandeurs philosophiques, la culture allemande me fonde et me construit. J’ai réfléchi avec Hegel, grandi avec Nietzsche. J’ai voyagé aux confins du sublime avec Bach, engrangé l’univers avec Mozart. J’ai écouté la solitude de Hölderlin dans sa tour, pleuré avec Rose Ausländer au ghetto de Czernowitch, et les anges de Rainer Maria m’ont illuminée d’immense. J’ai dansé avec les morts de Jérôme Bosch et joint les mains avec Dürer.</div>
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<div>Et les paysages, eux aussi, me parlent, si méconnus des Français, alors que l’Allemand, francophile de cœur, se sent chez nous comme « Dieu en France »… Il faut avoir traversé ces petits villages aux maisons capitonnées de beauté fleurie pour percevoir la délicatesse de cette âme si souvent accusée de barbarie, il faut avoir navigué sur le Rhin pour devenir Lorelei, et arpenté les Alpes bavaroises pour comprendre les folies d’un Louis II… Et que dire des villes, petits bijoux baroques ou métropoles du futur, cosmopolites et ouvertes, et de ces merveilleuses cathédrales reconstruites pierre par pierre par les  <em>Trümmerfrauen,</em> les « femmes aux ruines », symboles de la liberté et du courage retrouvés,  comme veillées par l’Ange du Mémorial de Barlach ? Il m’est écho à « mon » autre ange personnel, mon « Ange au sourire » de la cathédrale de Reims, ma ville natale…</div>
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<div>D’un ange à l’autre, d’une rive à l’autre. Le Rhin est mon Rubicon, ma ligne de partage des songes, et lorsque, fille de Garonne et de l’Autan, je bois un petit café sous les frondaisons des tilleuls de la place Saint-Sernin dans ma ville rose, je n’ai qu’à fermer les yeux pour marcher le long de  <em>Unter den Linden</em>  (<em>Sous les tilleuls</em>), la célèbre avenue berlinoise. Les méandres de ma mémoire morcelée serpentent au gré des saveurs mêlées de <em>Marzipan</em>, cette délicieuse pâte d’amande de Noël, et des bonbons à la violette.</div>
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<div>Aujourd’hui, mes chiasmes deviennent intergénérationnels, puisque mon aînée, bilingue elle aussi, étudie outre-Rhin, tandis que mon garçon s’envole souvent pour retrouver son papa en Forêt- Noire. Il s’est réveillé ce matin après avoir fait… son premier rêve en allemand, où il voyait sa grand-mère lui dire qu’elle avait gagné une partie de foot, et cela m’a remis en mémoire le jour où, émerveillée, j’avais découvert que je savais lire… en allemand !</div>
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<div>Blottie au fond de la cabane à outils du grand jardin de Duisbourg, bercée par le clapotis du « Brunnen », de la petite fontaine gardée par le nain de jardin, où reposait un gras crapaud attendant de redevenir un prince, je découvris que les mots du conte dont je feuilletais les illustrations prenaient sens en allemand, et que les mots doux gazouillés par maman, que les récits tendrement racontés par Papu avaient dépassé le stade de l’oralité : soudain, je pouvais lire cette langue que je ne savais pas encore être celle des Schiller et Thomas Mann. Je ne serais plus seulement capable de communiquer avec mes proches ou de regarder <em>Zorro </em>à la télévision allemande, mais aussi de partager tout un quotidien visuel, puisque les enseignes des magasins prendraient sens, tout comme les innombrables ouvrages que je pressentais mon héritage, tous ces livres que mon cher Papu collectionnait dans sa belle bibliothèque en bois de hêtre sculpté…</div>
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<p>Ce jour là, je devins une enfant de l’Europe. J’ai couru vers mon cousin français, mon Meaulnes expatrié, et lui ai lu fièrement une page du conte de <em>Dornröschen</em>  : la Belle au bois dormant s’était réveillée, des siècles d’obscurantisme et de manque de communication, de haines fratricides et de souffrances enfin anéantis par le bonheur simple de la culture partagée et d’une langue déliée. Cet instant a été mon ode à la joie.</p>
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<h6 style="text-align: right;">Par Sabine Aussenac</h6><p>The post <a href="https://www.jimlepariser.fr/dun-ange-a-lautre/">D’un ange à l’autre</a> first appeared on <a href="https://www.jimlepariser.fr">Jim le Pariser</a>.</p>]]></content:encoded>
					
		
		
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