
L’une est trop sensible, l’autre pas. Isabelle Caré, actrice sensible s’il en est, adapte son livre Les rêveurs, inspiré de sa propre histoire-une tentative de suicide à 14 ans suivie de son hospitalisation en service psychiatrique adolescents à l’hôpital Necker; elle y côtoiera des enfants blessés d’être nés ou par leur famille, la vie, décrivant le quotidien de ce qui devient leur prison, avec ses petits bonheur comme une cigarette fumée en cachette ou des écouteurs de walkman partagés avec celle qui deviendra son amie. De retour dans le service, devenue comédienne et repassée du côté des vivants, son film s’attache à montrer les progrès réalisés dans la prise en charge de la santé mentale des jeunes, où la coercition a fait place à l’empathie et la bienveillance.
L’anti-héros camusien
L’empathie, voilà bien ce qui est étranger au personnage imaginé par Albert Camus dans une Algérie encore colonisée, 1938, où les lois françaises s’appliquent comme en Métropole- ce qui changera radicalement pendant la guerre d’indépendance- avec pour tout criminel, y compris en tuant un arabe, la tête tranchée. « Aujourd’hui, Maman est morte ». On se souvient tous de cette phrase qui ouvre le livre, sujet, verbe, complément. Pour Meursault, la trentaine, la vie est un enchainement de faits, où l’émotion n’a pas sa place, ni le plaisir, qu’il fasse l’amour à Marie qui se verrait bien devenir sa femme, jouée par la ravissante Rebecca Marner, qu’il enterre sa mère. D’où l’ennui de la première partie de cette adaptation en film noir et blanc par Christophe Honoré. L’esthétique bien trop léchée des plans de baignade ressemblent bien plus à une publicité Armani parfum ou des clichés mode sortis d’un Vogue qu’une réflexion philosophique sur la vie lorsque l’on ôte, par désœuvrement ou aveuglement. C’est avec cette scène du couteau sur la plage, ce soleil écrasant que le film commence enfin à prendre ampleur et consistance jusqu’au monologue révolté sous forme de profession de foi que lance Meursault au curé venu le convertir dans sa cellule avant son exécution. La beauté parfaite de Benjamin Voisin-trop?- se dissout alors dans sa rage, servie par la force des mots et de la pensée du roman d’Albert Camus- l’altérité face à la norme, la peur/défiance de ce qui est étranger, la condamnation de la peine de mort- offrant au comédien l’occasion de révéler la qualité de son jeu ainsi que de récompenser le spectateur qui a résisté à l’envie de partir à la première heure.
AW












