31 octobre 2015
Wagner ouvre la saison à Anvers

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Alors que la salle se vide des ses spectateurs pour le second entracte de Tannhäuser, les paresseux et récalcitrants sont invités par le personnel à sortir – « pour des raisons techniques et artistiques ». Dans cet usage rappelant Bayreuth, on devine évidemment les intentions de la scénographie, et l’on s’attend à quelque chose d’audacieux. La réouverture des portes avant la dernière partie livre la réponse : une simple synthèse des décors des deux actes précédents, entre les frondaisons sur cintres du Vénusberg et le blanc immaculé des murs de la Wartburg.

Iconoclasme soft

A dire vrai, la nouvelle production de commandée par l’Opéra des Flandres à Calixto Bieito, trublion catalan connu pour ses audaces iconoclastes, laisse surtout un vague goût de déjà-vu, du moins quant aux décors, signés par Rebecca Ringst, si ce n’est peut-être que l’on a échappé aux avatars libidineux de la Bacchanale pour une pénombre que l’on doit sans doute interpréter comme les limbes du péché, en contraste dialectique avec la lumière de la vertu à la cour d’Hermann. La direction d’acteurs s’aventure dans des interprétations parfois en contradiction avec la tradition, sinon la lettre du livret, à l’image de Wolfram étouffant Elisabeth en guise de sacrifice de la jeune femme. Alors qu’il en rappelle le souvenir, il paraît céder aux sirènes de Vénus au moment où, Tannhäuser, de retour de son pèlerinage à Rome sans avoir pu recevoir l’absolution papale, recherche le chemin de la déesse de l’Amour. La terre d’un côté, le sang de l’autre : les symboles du culte païen ou chrétien enduisent les poitrines, tandis que les hommes de la cour du Landgrave réservent à leur ami perdu des retrouvailles bourrues où la rivalité masculine tient lieu d’affection. Au fond, la mise en scène ne se montre pas économe en idées, mais sa cohérence semble se limiter au visuel et, à trop vouloir renouveler le propos du drame, finit par le travestir, sinon le manquer : habiller le hiératisme wagnérien fait encourir le risque de l’agitation.

Vulnérable Elisabeth et Wolfram solaire

Les caractérisations des personnages le confirment. Elisabeth que l’on croirait balancer entre les remords névrotiques et les manifestations hystériques, Annette Dasch porte l’empreinte mozartienne des premiers rôles qui l’ont fait connaître. L’éclat du timbre, juvénile mais sans verdeur, se prête à ces relatives minauderies. Plus léger que celui entendu habituellement dans ce rôle, le format de la soprano allemande souligne avec pertinence la fragilité de l’héroïne. En Tannhäuser, Burkhard Frizt dévoile l’étoffe attendue, même si l’on pourra juger la composition parfois un peu trop monochrome pour toucher profondément, reproche que l’on formulera aussi à l’encontre de la Vénus d’Ausrine Stundyte, très applaudie cependant pour sa puissance endurante. Le bronze du Wolfram de Daniel Schmutzhard séduit plus immédiatement et privilégie un lyrisme presque méridional bienvenu. La pâte d’Ante Jerkunica incarne la souveraineté du Landgrave Hermann, sans en sacrifier l’humanité. Adam Smith porte la clarté vaillante de Walther von Vogelweide, et Leonard Bernad, également membre du Jong Ensemble Opera Vlaanderen, programme pour les jeunes solistes que l’on peut comparer par exemple à l’Atelier Lyrique de l’Opéra de Paris, accuse les basses de Biterolf, auxquelles la maturité donnera plus de chair.

La beauté du son

Si la solide performance des choeurs, préparés par Jan Schweiger, appelle de favorables remarques, c’est d’abord la baguette de Dmitri Jurowski que l’on commentera. Le directeur musical de l’Opéra des Flandres nous avait déjà fait part de son projet de Tannhäuser lors de notre entrevue l’année passée, l’ouvrage de Wagner appartenant à ceux qu’il désirait approfondir avec sa phalange, grâce à un temps de répétitions plus significatif dans sa maison. Sa lecture témoigne d’un soin détaillé aux pupitres, dont il soutient le galbe et les couleurs, sans pour autant se disperser. La cohésion de l’ensemble frappe d’emblée, avec une sonorité nourrie mais non chargée. On se laissera porter par une évidente sensibilité à la ligne mélodique, davantage que par une certaine placidité à laquelle on aurait préféré une tension dramatique plus constante. Aux muses du théâtre musical, ce Tannhäuser d’ouverture de saison en a semble-t-il préféré d’autres.

 

 

Par Gilles Charlassier

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Il y a 120 ans, en janvier 1898, Zola écrivait son "J'accuse". Journalistes, avocats, universitaires, écrivains, nous sommes les Stylos Noirs, rdv sur Twitter et Facebook @Stylosnoirs