16 janvier 2019
Vous n’aurez pas ma haine mais ma colère

Ce mardi soir a débuté le grand débat national dans le bocage normand, célèbre pour ses pommes, ses vaches noires et blanches donnant du beurre d’Isigny ou du camenbert, ses grandes villes martyres défigurées lors du débarquement, Caen et Le Havre, et peut-être, la suite nous le dira, la mise sur le ring d’un Président de la République. Une droite, une gauche, les 600 maires présents avaient bien préparé leur texte pour une prise de parole orchestrée par Sebastien Lecornu, conjuguant rondeur et efficacité. Il y eu de l’humour comme avec François Curel, maire de Saint Philbert sur Risle et son usine à croquettes très appréciées par “Nemo, labrador griffon” mais également de la colère, nécessairement blanche-on sait se tenir chez les maires- à l’image de Dominique Morel, la voix chargée d’émotion, hésitant entre colère et tristesse : “Je suis une femme-silence- je suis une femme déçue et qui a peur”, ajoutant “Notre pays va dans le mur”. A cela, Emmanuel Macron a répondu en technicien, multipliant les chiffres pour se justifier, confirmant phrase après phrase une France coupée en deux: l’une criant avec son coeur,  l’autre lui répondant avec son cerveau. ” La colère vient-elle d’un libre choix ou d’entraînement ? En d’autres termes, s’émeut-elle spontanément ? Ou en est-il d’elle comme de tout transport qui s’élève en nous à notre insu ?” En réponse à Sénéque, lequel n’est pas un gros mot!-  et son livre De la colère,  il en est ce mercredi 16 janvier,

De la colère pour ces milliers de gilets jaunes issus de tous les milieux sociaux d’être stigmatisé comme homophobes, sexistes, antisémites, incultes, casseurs par des médias jugés serviles.

De la colère d’être discrédité par ses confrères, autant de brebis galeuses dans la police, dans la politique ou dans les rédactions, qui perdent leur dignité et leur sens moral face à la dureté du quotidien ou à la loi du marché, oubliant qu’ils ont une obligation morale bien supérieure à celle d’un boucher qui raterait son entrecôte.

De la colère d’être adoubé puis conspué sur les réseaux sociaux, cette nouvelle Agora souvent anonyme et où tout le monde est mis au même niveau , s’enivrant de buzz et de rumeurs folles.

De le colère d’entendre les mots “salopard” et “qui déconnent” dans la bouche d’un Porte Parole du gouvernement et d’un Président de la République.

De la colère de ne pas voir ni entendre sur les chaînes publiques financées par les contribuables français les vidéos et les témoignages de la violence des forces de l’ordre à l’égard de manifestants pacifiques.

De la colère que, dix neuf jours durant, aucun média n’ait relayé l’attente de ces 49 migrants, hommes, femmes, enfants sur le bateau de l’ONG Sea-Watch 3 au large de Malte tandis que dans l’indifférence générale, Matignon ait refusé à l’Aquarius de SOS Méditéranée, une ONG participative,  un pavillon français en octobre dernier.

De la colère de savoir qu’en 2018 la France a été le pays du monde où il y a eu le plus de nouveaux millionnaires.

De la colère que Prestalis impose les mêmes règles de diffusion aux petits journaux libres comme Le 1 que celle visant Le Parisien, Le Monde, Le Figaro détenus par Bernard Arnault, Xavier Niel, Serge Dassault, tous trois hommes d’affaires avisés, en conflit d’intérêt évident avec la neutralité qui sied à une presse libre.

De la colère que quatre ans après, les engagements pris à la COP21 ne soient pas respectés sans que personne ne s’en offusque.

De la colère qu’après les Etats-Unis, l’Italie, la Hongrie, le Brésil ait cédé aux sirènes du populisme avec la menace agitée comme un pare-feu qu’il en soit de même en France où, en l’absence de la proportionnelle, 30 % de la population n’est quasiment pas représentée à l’Assemblée Nationale.

De la colère que l’information tout comme les soins à l’hôpital et l’enseignement soit considérés comme un droit sans que celui qui entend en bénéficier ne soit prêt à en payer le prix.

De la colère d’avoir tous quelque chose à perdre, un job, un logement, une réputation pour être réduit au silence.

De la colère d’être témoin samedi après samedi de la violation des droits fondamentaux de manifester en étant nassés comme des poissons d’élevage, gazés sous prétexte d’être des “éléments perturbateurs”, visés à bout portant dans la tête comme dans un ball trap, ratonnés comme des dealeurs de banlieue.

De la colère d’entendre le Ministre de l’Intérieur, familier des tables de poker, féliciter une police exsangue après neuf samedi de manifestation- trois suicides depuis janvier- sans prendre en compte leur malaise d’être eux aussi des Gilets jaunes en puissance, dévalorisés dans leurs infrastructures insalubres, travaillant en sous-effectif et n’arrivant plus à finir le mois.

De la colère de devoir porter un casque pour faire un reportage et d’être ainsi, à la différence des vrais grands reporters, incapable de créer un minimum d’empathie avec les victimes de ce que l’on souhaite montrer.

De la colère d’avoir vu ma fille pleurer à cause des gaz lacrymogènes samedi dernier dans une manifestation déclarée où l’on chantait quelque instant avant La Marseillaise en marchant vers l’Assemblée Nationale, siège des élus du peuple.

De la colère de voir boulevard Saint Germain, seul lieu où les manifestants pouvaient se rendre une fois dispersés, trois jeunes mettre le feu à des poubelles sans qu’aucun policier en civil ne soit présent.

De la colère de se faire traiter de “sale pute” en bas chez moi par des policiers de la BAC, rompus aux dealeurs des banlieues, qui font l’usage ILLEGAL de matraques métalliques et de flashball à moins de dix mètres en leur demandant de ne pas viser les têtes lors des MPO, Maintien Préventif de l’Ordre.

De la colère d’entendre les députés LREM défendre un gouvernement qui applique martialement des reformes à des électeurs qui se sentent trahis dans tous leurs espoirs d’une nouvelle société.

De la colère que ceux qui ont travaillé sans discontinuer ne puissent profiter décemment de leur retraite à l’image de ma mère dont une de ses amies héritière se félicitait de ne plus payer l’ISF.

Et enfin, de la colère, cette fois mêlée à la tristesse, d’enterrer aujourd’hui le lapin de ma fille car la vie est ainsi, il y a des choses que l’on ne peut pas changer.

Mais pour toutes les autres, ” vraie” ou “fausse” journaliste selon que l’on soit stagiaire au Ckeknews de Libé ou au Parisien, j’accuse aujourd’hui, tout comme Zola en son temps, ceux qui pratiquent ou relaient la violence des riches; de celle, verbale d’un homme au volant de sa Bentley qui insulte en disant: “Va te suicider”; de cette bourgeoise du 7ème arrondissement hurlant sur le parvis du Musée d’Orsay samedi dernier sur les gilets jaunes gazés : “Vous méritez tous une balle dans la tête”. Cette violence-là, décrite inlassablement par la sociologue Monique Pinçon-Charlot et son mari,  je l’accuse d’être aujourd’hui bien supérieure à celle des casseurs et de tous ceux perdent leur sang froid, qu’ils repoussent les manifestants ou, à main nu, des boucliers blindés pour défendre deux femmes à terre, n’excusant ni l’une ni l’autre.

“C’est pas nous les bandits” se justifiait lors d’un contrôle de routine le héros un peu paumé dans Un monde sans pitié, film emblématique de la génération Mitterrand En décembre 2015, Antoine Leiris qui avait perdu la mère de sa petite fille de 17 mois au Bataclan écrivait “Vous n’aurez pas ma haine”. Quatre ans après, voilà la colère d’une journaliste, mais aussi celle d’une mère et d’une citoyenne qui, face à l’autisme et à la pyromanie de ce gouvernement, choisit bien humblement comme Zola de s’exprimer, portée par la fierté de sa fille et par le soutien de tous ces gilets jaunes rencontrés encore samedi dernier. Sans laisse ni maître, tout comme mon chien Jim qui a bénéficié de l’aide de Gilets jaunes pour être retrouvé en plein cortège, j’ai pu donner lundi et mercredi dernier de la voix.  Aujourd’hui je reprends ma seule arme, la même brandie Place de la République le 7 janvier 2015, soir de la mort de onze personnes tuées car elles incarnaient la liberté de la presse: un stylo noir.

par Laetitia Monsacré

Venez nombreux vous exprimez, vous autres “stylos noirs” sur Facebook et Twitter @Stylosnoirs

Et pour ceux qui souhaitent la lire, voilà la lettre écrite le 15 janvier 1898 par Emile Zola au Président Félix Faure suite à l’arrestation du Capitaine Dreyfus, coupable d’être juif

 

 

 

Articles similaires



Il y a 120 ans, en janvier 1898, Zola écrivait son "J'accuse". Journalistes, avocats, universitaires, écrivains, nous sommes les Stylos Noirs, rdv sur Twitter et Facebook @Stylosnoirs