5 mars 2016
Verdi tout en noir à Anvers

Otello

L’Opéra des Flandres aime l’iconoclasme, et la nouvelle production d’Otello confiée à Michael Thalheimer en livre un exemple remarquable. L’histoire du maure de Venise doutant de son épouse jusqu’au meurtre, adaptée de Shakespeare par Verdi, ne sacrifie pas ici au pittoresque de la lagune, ni aux pourpres ducales. Le dépouillement extrême de la mise en scène s’inscrit dans un huis clos uniformément noir – dessiné par Henrik Ahr – jusqu’aux costumes – réalisés par Michaela Barth – et qui ne s’entre-ouvre brièvement qu’à la fin, lorsque le héros découvre la manipulation de Iago, pour laisser passer une furtive lueur de clarté qui s’éteint avec la mort. La conception d’ensemble se veut comme une abstraction psychologique, où la peau mate d’Otello se résume à un masque peint à même le visage, stigmate de l’étranger comme celui de l’aveuglement d’un amour plongé dans les ténèbres de la jalousie.

Un spectacle épuré

Sur un plateau presque sans accessoire, cette lecture absolue investit sans réserve dans le jeu d’acteurs et repose sur l’aura des interprètes – et de la musique. Dans le rôle-titre, le métal héroïque de Ian Storey, équilibré entre volume et musicalité, n’ignore pas le lyrisme italien, et laisse transpirer la fragilité croissante du personnage dans des nuances qui ne menacent jamais la solidité du timbre. Corinne Winters lui donne la réplique en Desdémone sensible, à l’éclat frémissant d’intelligence, dont la juvénilité ne contrarie pas l’épanouissement d’une pâte chaude mais jamais épaisse, ni lourde. Vladimir Stoyanov préserve son Iago de la caricature de méchant où il est souvent tentant de l’enfermer. Sans jamais négliger une puissance de l’émission égale tout au long de la soirée, et une plénitude vocale évidente sur l’ensemble de la tessiture, le baryton bulgare contient une cruauté envieuse qui n’en ressort qu’avec plus d’éloquence : le fameux Credo du deuxième acte se pare d’énigme, à l’image d’un caractère insaisissable au-delà de ses calculs.

Jeunesse vocale

Au-delà de ce trio où le drame se condense, la distribution confirme le pari sur la jeunesse que fait la maison flamande et l’on retrouve ici deux membres de son studio, le Jong Ensemble Opera Vlaanderen. Après Walther von der Vogelweide dans Tannhäuser et Eustazio dans Armida, Adam Smith se confirme comme un ténor brillant et prometteur. Biterolf en octobre et double emploi d’Idraote et Astarotte dans le Rossini un mois plus tard, Leonard Bernad accuse peut-être un peu les graves de Lodovico, que l’on aimerait plus chantants. Par ailleurs, ce sont des prises de rôles qui sont offertes aux trois autres solistes : Kai Rüütel ne néglige pas la présence d’Emilia, tandis que Stephan Adriaens n’ignore pas la vindicte de Roderigo. Quant à Patrick Cromheeke, il ne démérite aucunement en Montano et héraut.

Pureté orchestrale

Confiné souvent à l’arrière de la scène, et au plus strict nécessaire, sans jamais céder à la figuration de la foule, le vigoureux choeur, préparé par Jan Schweiger, se glisse dans la direction fluide d’Alexander Joel. A la tête de l’Orchestre Symphonique de l’Opéra des Flandres, le chef français magnifie la transparence des couleurs, sinon des textures, à rebours de l’emphase dramatique qui prévaut parfois dans Otello. Les détails de la partition respirent avec une souplesse inattendue, soulignant une finesse d’écriture souvent écrasée par le sens du théâtre. A n’en pas douter, la musique sort victorieuse de cet iconoclasme sans concession, et ceux qui auraient manqué les représentations anversoises peuvent ce rattraper à Gand en mars.

Par Gilles Charlassier

Otello, Opéra des Flandres, à Anvers en février et à Gand du 5 au 15 mars 2016

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