20 juin 2014
Un Simon Boccanegra tout en noirceur à Lyon

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A en juger par le nombre de maisons d’opéra françaises qui referment leur saison avec Verdi, on pourrait croire à une séance de rattrapage pour le bicentenaire. Au moins Serge Dorny à Lyon en a-t-il profité pour programmer un chef-d’œuvre injustement méconnu, Simon Boccanegra, que le compositeur a repris avec Boïto vingt-quatre ans après une création sans succès – c’est d’ailleurs cette seconde version, de 1881, qui s’est imposée au répertoire.

La clarté dramatique à tout prix

Il faut avouer que l’intrigue n’est pas toujours facile à suivre, le prologue présentant des évènements qui se déroulent un quart de siècle avant l’action principale. David Bösch a pris le parti de l’explicitation, grâce à la projection de dessins d’enfant. Au diapason de la conception générale du spectacle, le procédé – que le metteur en scène allemand avait déjà expérimenté dans des productions antérieures – a le mérite de la clarté, au risque de sembler parfois appuyé et d’extrapoler un peu le livret. On voit ainsi l’aristocratique Maria, que son père Fiesco refuse au corsaire Boccanegra, tomber sous les coups de bandits, ou un Sénat fossilisé en déambulateurs.  Mais si la violence du pouvoir dans l’une des œuvres les plus pessimistes de Verdi est indéniable, fallait-il la surligner par une scénographie uniformément noire peuplée de voyous sans foi ni loi ? Car il s’agit ici plus de conspirations que de criminels crapuleux sous les traits desquels apparaissent  Paolo et Pietro, certes hommes de main à l’occasion. L’ensemble se distingue ainsi plus par sa cohérence que sa poésie, concentrée dans un globe lunaire envahissant le plateau lors de la scène finale, et élude l’omniprésence de la mer dans une partition où l’élément marin ne se limite pas au pittoresque, mais possède une authentique force dramatique.

Des voix et du jazz

Dans le rôle-titre, Andrzej Dobber campe une incarnation plutôt attachante, en dépit d’une tendance à chanter dents serrées, limitant parfois significativement l’agrément du timbre. En Amelia Grimaldi, Ermonela Jaho démontre une belle palette expressive, même si elle gagnerait à maîtriser davantage l’hétérogénéité des couleurs vocales. Gabriele Adorno vibrant de lyrisme, Pavel Cernoch lui donne remarquablement la réplique – son air au deuxième acte a reçu des applaudissements mérités – sans pour autant toucher exactement au cœur de l’italianità. Riccardo Zanellato convainc en Fiesco, alors que Ashley Holland affirme un Paolo fruste et vindicatif, et Lukas Jakobski un Pietro non moins sinistre. Préparés par Alan Woodbridge, les chœurs se révèlent à la hauteur de leur réputation d’excellence, tandis que Daniele Rustioni, jeune chef de trente ans, réalise un travail intéressant, en particulier dans le dessin des motifs secondaires, qu’une maturation fera sans doute aboutir au-delà de la réflexion stylistique, jusque vers l’évidence théâtrale.
On ne saurait conclure sans mentionner les concerts du Péristyle : pendant les mois d’été, l’entrée de l’Opéra accueille un café-jazz, tous les soirs en terrasse, manière d’ouvrir le bâtiment et de le faire vivre que Serge Dorny a initiée il y a dix ans et dont le succès ne s’est jamais démenti. Preuve que l’opéra est tout sauf un lieu momifié…
Gilles Charlassier
Simon Boccanegra, Opéra de Lyon, du 7 au 22 juin 2014 – Jazz au Péristyle, du 11 juin au 6 septembre 2014

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