23 décembre 2011
André Wilms, Un honnête homme

L’homme vient du théâtre. De là, il a gardé une diction parfaite et une présence qui ne prête pas à discussion. Mais en fait, non. Il a fait du théâtre, beaucoup, mais il vient d’ailleurs, du monde de l’ombre, celui des machinistes puis des figurants. De quoi ne rien tenir pour acquit et détester les faux semblants. André Wilms parle, parle vraiment. Le bruit, il le laisse aux autres auxquels il offre volontiers son mépris. Et, comme il est très généreux…Dans Le Havre (lire article) , quatrième film qu’il tourne avec son cinéaste désormais fétiche Aki Kaurismaki, il est à la fois solaire et lunaire, dur et tendre, grave et léger, bref, offrant une présence qui confine à la grâce, au millimètre près, dans ce magnifique film, de loin le meilleur de l’année. L’interview a lieu à Montmartre- en ses terres- puis à Saint Germain des Pres, en raison d’un calendrier un peu bousculé pour cause de sortie présidentielle…

 Êtes-vous aujourd’hui un acteur heureux?

Pas vraiment. En fait, je n’aime pas vraiment ce métier là, sauf avec deux, trois personnes. Non, je ne l’aime même pas du tout. Il m’arrive d’ailleurs de trouver n’importe quel boulanger plus intéressant qu’un acteur! Aujourd’hui, c’est devenu un héritage ce métier! La nouvelle mode pour n’importe quelle jeune fille, c’est de devenir une comédienne- surtout pas rebelle. Bon, je peux aussi faire des exercices d’admiration! Bruno Dumont, par exemple, qui prend des amateurs, il a absolument raison. Aujourd’hui, j’aimerais ne plus tourner qu’avec un réalisateur. Mais, comme il faut bien que je gagne ma vie!

Vous auriez envie de faire quoi?

Rien, je suis contre le travail, cette idée de servir le grand capital. J’aurais aimé être un clochard, mais céleste bien sûr! Vivre de mes rentes et faire quelque chose qui ne soit pas productif. D’ailleurs, je fais un appel: si une femme riche veut m’épouser…
Je fais bien la cuisine et je serais un très bon animal domestique!

Il dit cela, un peu à la cantonade, parlant très vite. Sans économie de mots mais en les choisissant, naturellement, à propos.

Comment s’est passé votre rencontre avec Aki Kaurismaki?

Pour “La vie de bohème”, il cherchait un acteur français mais, à part Jean-Pierre Léaud (sale indic dans Le Havre), il ne les aimait pas. On lui a parlé de moi; on s’est rencontré dans un bistro près de l’Ecole Militaire. Il m’a dit : “Avec le grand nez que vous avez, vous pouvez fumer sous la douche et vous avez des yeux tristes. Vous êtes engagé! Maintenant parlons d’autre chose.”  Travailler avec lui, c’est rentrer dans son monde, sa vision des acteurs. Pour résumer, je dirais “Ne cours pas, ne joue pas et ne renverse rien en entrant dans les plans: Play like an old gentleman!”. Tout est très écrit, pas de place pour l’improvisation. Et, comme il ne parle pas un mot de français, à part “Bonjour, un verre de vin et deux glaçons” il travaille à l’oreille, comme un chef d’orchestre. Kati Oukinen, qui joue ma femme ne parle pas français, mais a tout joué phonétiquement. Vous savez, on entend bien dans une langue étrangère quand c’est juste ou faux. Par exemple, il demande que l’on dise” Où vas tu? “à la place de “Tu vas où? “. Donc, il écrit en finlandais, dans une langue si littéraire qu’elle a presque disparue, puis c’est traduit. Il a lui-même des dizaines de dictionnaires et pourrait réciter par cœur des dialogues entiers de films français tournés jusque dans les années 1970. Après, selon lui, il n’ y a plus rien eu. Sinon, jouer avec lui -c’est comme être un vieux couple, il me connaît tellement bien, au point de pouvoir me voler des choses dont je n’ai même pas conscience!

Comment êtes-vous passé de la figuration à tenir un rôle principal?

Je l’ai fait presque malgré moi. Au début, j’ai commencé par une phrase et puis, on a dit : “tiens, il les dit pas mal”. On m’en a alors donné quinze et on s’est demandé qui était ce mec qui se baladait là! J’ai alors joué tout Shakespeare, mais, j’ai peur sur scène. Au cinéma, aussi d’ailleurs. Avouez que ce n’est pas agréable d’avoir peur toute sa vie! En fait, j’aimerais bien être un musicien, pouvoir être protégé par mon instrument. Je ne m’intéresse pas comme acteur; je m’ennuie même assez vite avec moi-même, je préfère les autres.

Il m’explique alors comment il est devenu, lui qui sortait d’un lycée technique, un grand lecteur, “pour rattraper son retard” précisant que “c’est l’avantage: lorsque l’on est autodidacte, on est besogneux”.

Quel est votre regard sur les sans papiers après ce film?

J’ai joué une fois un sans papier dans la rue, couché devant le métro; le metteur en scène avait caché la caméra et donc j’ai pu voir ce que cela fait. Tout ce temps là, personne ne m’a regardé.

 Arrivée en retard, le temps est compté. “Avez vous un casque?” me dit-il, vu que nous allons tous deux à Saint Germain des Près. Hop, il est parti, m’ayant proposé de passer après une autre Laetitia- Masson- avec laquelle il a rendez vous. Nous reprenons deux heures plus tard au premier étage du Flore, le scénario laissé par la réalisatrice à ses cotés. Je lui demande quelle serait sa réaction si, comme Omar Sy et l’équipe d’Intouchables, il était convié par le Président.

Moi, je ne lui parlerais pas élégamment! En même temps je respecte la fonction de Président de la République. Mais, on ne sera jamais invité à l’Elysée. Et, si ce film est invité à L’Elysée, c’est simple, j’arrête tout! Mais ça n’arrivera pas, même par la gauche. La légion d’honneur, ce n’est pas tout de la refuser, encore faut-il n’avoir rien fait pour la mériter!  Et je souhaite donc n’avoir rien fait pour être un jour décoré ou invité à l’Elysée. Si ça m’arrivait, je serais vraiment dépressif, je n’aurais plus alors qu’à pleurer au fond de mon lit.

Etienne  Chatillez fait-il partie des deux ou trois personnes avec lesquelles vous aimeriez encore tourner?

Avec lui, ça a commencé car il ne voulait pas s’ennuyer avec des acteurs un peu connus, qui sont quand même beaucoup plus compliqués que les inconnus. Car, les acteurs connus sont chiants. Donc, il a pris des comédiens venant du théâtre, qui ont la réputation d’être disciplinés et moins chers.

Le serveur nous interrompt: “Madame revient?”-parlant de l’autre Laetitia- à quoi répond André Wilms “Non, elle en a eu marre, elle m’a définitivement quitté“.

Et en femme vous auriez aimé être qui?

Ava Gardner ou Silvana Mangano. Des femmes, des vraies. Franchement dans le cinéma français, c’est des gamines maintenant. C’est terrifiant , pour les hommes de mon âge, il n’y a plus que des petites filles, 17, 18 ans, mignonnes, c’est pour les vieux; ils font des films pour les types de mon âge, c’est terrifiant! Moi, j’aime les femmes, pas les jeunes filles. Les femmes ont disparu comme les hommes médiants d’ailleurs. Entre 40 et 45 ans, il y en a mais on les autorise pas. Pourquoi? Sans doute parce que la population vieillit et que les vieux ne sont intéressés que par les filles qui montrent leur petite culotte. Il faut qu’ils satisfassent les vieux! Moi, j’en ai marre des minettes.

Nous parlons alors de cinéastes femmes, comme Laetitia Masson, Claire Denis “bien supérieures aux hommes qui rament derrière”. Et de son retour sur les planches en février aux Bouffes du Nord où il reprendra seul en scène, pour six soirs le spectacle sur le journal de Paul Valéry, qu’il a amené dans le monde entier, “en business class”, son seul luxe, car “merde, il n’y a pas de raison que ce soient toujours les mêmes!”.

Maintenant, Le Havre, c’est un petit miracle, mais quand je fais des films, je ne gagne presque rien. Je suis dans Télérama, mais presque RMiste. Les producteurs sont des chiens; quand on a dépassé les deux millions pour La vie est un long fleuve tranquille, on n’a même pas eu 50 euros! Mais ça c’est les riches, sinon ils ne seraient pas riches! Il faut vraiment le dire, les riches ne partagent pas, je ne veux pas faire le pleurnichard, mais c’est pour cela qu’il faut faire la révolution, parce que les riches ne donneront rien. Ils ont raison d’ailleurs, si on se plaint, c’est bien fait pour notre gueule! C’est parce que je n’ai pas le courage de leur taper dessus qu’ils ont raison de m’exploiter. La servitude volontaire, voilà ce que c’est. J’ai ce que je mérite; si je veux avoir plus, je n’ai qu’a enlever le mec qui fait Camping et demander une rançon!

Je lui parle alors d’Astérix où l’on dit qu’il va jouer- “ça, c’est une folie me dit-il, je le déments sans arrêt”. Reprenant, “si je joue dans Asterix, vous êtes autorisée à me fusiller“. “C’est un buzz” ajoute-t-il, me demandant s’il peut faire un procès à Wikipédia. Et de repartir sur son idée de trouver une femme riche, avec pourquoi pas mon aide…

C’était comment,pour vous, aller à Cannes?

C’est une leçon d’humiliation. Il y a toujours un acteur que tu connais qui va à l’Eden Roc; tu es en limousine, tu te dis c’est vachement bien et tout d’un coup, tu as un hélicoptère qui arrive et on te dit, c’est Robert de Niro! Et comme disait Nietzche, si la vie est composée de 70% d’humiliation, moi je dirais que la vie d’un acteur, c’est 95% d’humiliation. Donc, il ne reste que 5% pour être heureux, c’est pas beaucoup! Moi, j’aurais préféré être dans l’hélicoptère de De Niro et comme je n’y suis pas, eh bien, je suis triste! Tu as aussi celui qui me voit passer et qui dit: ” tiens, t’as vu Wilms, comment ça se fait qu’il soit dans une limousine, ce con!”. Si l’homme est un loup pour l’homme, le comédien est un hyper loup pour son congénère! Sinon, dire qu’on n’a pas été déçus de ne pas avoir la Palme serait mentir…Mais le film a dû être jugé trop atypique. Lars Von Trier? Je travaillerais volontiers avec lui, mais il mérite une correction pour sa saillie sur Hitler; Freud disait que dire les choses, c’est parfois aussi dangereux que les faire. Même si tu as pris quinze valiums, que ta femme t’a quitté la veille et que tu as trois enfants illégitimes, tu vas pas dire que Hitler était un type sympa! Ou alors il faut le payer. Je vais lui mettre ma main dans la figure, et puis après on peut discuter. D’abord il faut qu’il soit puni, comme un enfant.

Vous lisez les critiques?

Non, je ne les lis pas. Si, en fait, je mens quand je dis ça! Elle m’atteignent d’ailleurs. Même si je ne les lis pas, on se charge de les lire pour moi, genre “qu’est ce que tu t’es fait descendre dans le Monde!”. Sinon, je lis des livres comme le prix Nobel hongrois Kertech, et en ce moment Le complexe d’Orphée de Michéa, le seul grand livre politique actuellement, totalement ignoré des médias- ce qui est bon signe.

Et le voilà bientôt à tenter de rappeler sur son portable, pour moi, une journaliste qui vient de lui laisser un message, “je me permettrai  de lui donner votre numéro, si jamais vous ne voulez pas, vous m’appelez, vous m’insultez, ce n’est pas grave”. Un deuxième verre de blanc est arrivé- il a interdit au garçon de lui en apporter un troisième. Puis, il se saisit d’un spray, “parce qu’il n’arrive plus à respirer, “depuis ses trois paquets par jour”.

Entendre sa belle voix, rire à sa franchise et son humour pince sans rire, le temps passe doucement. La journée est finie. Il faut lever l’ancre et quitter Le Havre, son port, comme dans le film. Puis, écrire le mot fin en quittant cet acteur qui, espérons-le, sera nommé aux Césars -au moins pour la forme dirait-il…

 

Par Laetitia Monsacré

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

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