11 avril 2014
Thomas Bernhardt, défaiseur de théâtre

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Deux heures de monologue, voilà ce qui attend les spectateurs du Faiseur de Théâtre de Thomas Bernhardt. Arrivé à Utzbach, « le trou du cul du monde », le « comédien d’Etat » Bruscon se prépare à jouer avec femme et enfants sa grande œuvre, La Roue de l’Histoire, où se pressent toutes les plus grandes figures de l’histoire européenne. Mais dans ce village paisible d’un peu plus de deux cents âmes qu’un portrait d’Hitler sur le mur de l’auberge où les comédiens sont descendus ne dérange point, tout semble aller à l’encontre des ambitions du dramaturge. Il se lance alors dans une logorrhée où se bousculent Schopenhauer, despotisme, pessimisme, misogynie, détestation de l’Autriche – il a cette réplique récurrente « tous les Autrichiens sont Hitler ». Au travers de ce tourbillon excessif et haineux dont rien ne réchappe et que l’on voudrait ne pas trop prendre au sérieux se dessinent aussi les misères et les apories de l’art dramatique, avide de vérité et impuissant à changer la médiocrité du monde, qui sont tout simplement aussi celles de nos vies.

Solitude de la haine

Car ce Bruscon dont la fille s’appelle Sarah, c’est un peu le double de Thomas Bernhardt, et un miroir qu’il nous renvoie à nous public. D’une colère presque sans relâche, Philippe Clavier déclame le texte comme le crachat d’un artiste qui tente de dissimuler derrière son masque de certitudes l’abîme de ses doutes. Cette performance que d’aucuns auraient désiré plus nuancée et vénéneuse et qui lui aurait peut-être évité de s’essouffler parfois, Julia Vidit la ponctue par les échos de valse du Wiener Blut de Strauss, dégoulinante carte postale musicale, qui se désagrègent au fur et à mesure, ainsi que par les allers et venues des aubergistes en train de préparer le boudin du mardi, tandis que la famille de Bruscon montre quelques molles velléités d’insoumission. Tout en animant le plateau, le procédé révèle aussi la profonde solitude du comédien, même s’il en souligne surtout la dimension sociale et politique – lorsqu’il écrivait Thomas Bernhardt se tenait reclus à la campagne, nul doute que cette solitude avait aussi pour lui un aspect presque mystique. Si la pièce se termine par le terrible constant de la désertion du public, celui de l’Athénée aurait aussi pu se montrer plus nombreux. Du théâtre dans le théâtre…

Par Gilles Charlassier

Le Faiseur de Théâtre, Théâtre de l’Athénée, jusqu’au 12 avril 2014

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