28 novembre 2011
Nelly Arcan, This living was never a project of mine

J’ai emprunté ce titre (traduction : Cette vie n’a jamais été une idée à moi) à Dorothy Parker qui en bonne fondatrice du NewYorker, je l’espère,  ne m’en voudra pas. Il sied parfaitement à Nelly Arcan, escort girl puis écrivain qui, à la faveur d’un magnéto en panne, remplace au pied levé comme l’on dit,  Jean-Paul Goude dans ces colonnes (rassurez vous, je retranscrirai plus tard la cassette). Son livre posthume, “Burqua de Chair” vient de sortir au Seuil, s’ajoutant à ses quatre précédents livres “dont la lecture devrait être obligatoire dans tous les lycées et universités du monde occidental” écrit en  préface  Nancy Huston, grande dame de la littérature canadienne.
Voilà avec des extraits de sa nouvelle “La robe de chambre”, les réponses que cette jeune femme de 34 ans, à la philosophie nihiliste, aurait pu me faire si nous avions eu la chance de nous rencontrer.

Pourquoi ce titre,  la robe de chambre?

Etre misérable, c’est ramper dans le cliché d’une robe de chambre fanée. Mes misères sont une comédie jouée dans le costume de la souffrance: la robe de chambre, substitut des bras maternels, étreinte de la routine, présence émasculée, doucereuse, du au jour le jour. Et la robe de chambre qui est un costume est aussi un théâtre. Je n’ai pas d’enfant et c’est dans le théâtre de ma robe de chambre que je n’en ai pas.

Vous semblez en vouloir beaucoup à la vie…

La vie est un scandale. C’est ce que je me dis tout le temps. Etre foutue là sans préavis, sans permission, sans même avoir consenti au corps chargé de me trainer jusqu’à la mort, voilà qui est scandaleux.(…) La vie est un scandale immune. Mais la vie, cette éblouissante déchéance, cet éclair phosphorescent qui part du ciel pour s’écraser au sol, qui crève le silence comme une condamnation à être, une sommation à voir le jour, à hurler sous la tape médicale dans le dos, à se lever et à marcher, à chier dans un pot et à grandir, à devenir plantation ou semence, homme ou femme, finira un jour par rebondir d’où elle a chuté, le Rien, le Grand vide, le Ciel de mon père, l’horizon caché de toutes ses prières.

Reste alors le suicide?

Vouloir mourir c’est un enfant gâté qui tue tout le monde. Le suicide est un tueur de masse détourné, un monstre par la bande (…). Vouloir mourir, ce n’est pas naturel tout de suite, ce n’est pas donné tout de suite à la naissance. Vouloir mourir dépend de la vie qu’on a menée. C’est une chose qui se développe et qui arrive quand on est mangé par son propre reflet dans le miroir. Se suicider, c’est refuser de se cannibaliser davantage.

Et Dieu, vous y pensez?

Je ne sais pas si Dieu, s’il existe vraiment, me forcera à marcher ailleurs, je ne sais pas si, dans le repos éternel raconté par mon père avant de dormir, Dieu ne me contraindra pas à me relever et marcher de nouveau, à me reveiller chaque matin dans une existence d’où je ne sortirai jamais. La vie éternelle, voilà la plus intolérable des possibilités, et de tous temps les hommes en ont rêvé. Ça, jamais je ne le comprendrai. C’est ce que je me dis tout le temps.

Quelle était votre relation avec votre mère?

De ma mère, j’ai eu honte dans le temps. Je l’ai jugée, je le regrette.A juger sa mère , on perd sa vie. Juger sa mère c’est engueuler un miroir, c’est montrer les dents dans le noir, c’est se manger, c’est ouvrir la gueule sur sa propre gueule ouverte, c’est mordre cette gueule qui sert à mordre. C’est bruyant, c’est baveux, ça ne sert à rien. Juger sa mère c’est lancer un boomerang. On pense qu’il ira loin devant mais il nous surprend derrière la tête. Comme une claque de maîtresse d’école, ça claque quand on la perd de vue. Parfois le boomerang met des années à revenir, à frapper dans le dos, mais dans le passage du temps il gagne en vitesse et l’impact n’en est que plus fort. Juger sa mère, c’est se tirer à bout portant.

Vous parlez beaucoup de la honte…

La honte c’est un pays. Une légion d’honneur d’un pays défait. C’est l’univers. C’est l’expérience d’être dans un corps. C’est l’expérience d’être ce corps-là, dans cette vie là, avec ces choses-là qui rentrent et qui sortent, qui échappent à la volonté. Les tableaux et les sculptures dans les musées, les photos sur le web et toutes les robes du monde n’en sont que les représentants, ils se désagrégeront bien avant la honte dont ils sont le reflet.

Justement le web, qu’en pensez vous?

Sur le web, il fait froid. Le web est un portail sur la désincarnation, qui est un désert de glace sans fin. Le web n’a pas de coeur. La désincarnation, c’est une bourrasque dans les yeux, un vent polaire qui cingle et fait claquer les dents. Se désincarner, c’est s’envisager de loin, dans la distance, du point de vue d’un autre. Avoir froid, c’est sentir son corps s’éloigner de son foyer et de la chaleur centrale que représente le coeur. Quand on peut voir son propre sexe ouvert devant soi et quand son sexe se met à parler, à renseigner, à étaler ses produits, à donner son prix et sa disponibilité, on franchit une ligne. Au delà la folie guette, gueule ouverte, si grande et profonde qu’elle donne le vertige.

Votre beauté n’a t-elle été d’aucun secours?

Je ne suis ni belle ni laide. L’entre-deux rend invisible, la neutralité du corps ne marche pas bien dans la perception. En marchant dans les rues, au supermarché, dans les cafés, les regards glissent sur mon corps comme la pluie. Les autres se posent sur moi mais n’y adhèrent pas. Téflon, comme dirait ma mère. Avec le temps j’enlaidis et ça ne marche pas mieux. C’est à cause de la tristesse, du masque de tristesse qui s’est tricoté avec mon visage en dessous. (…). C’est ça, le vrai drame, être si triste et si longtemps qu’on ne touche plus. Pour toucher avec son malheur, il faut rester bref.

Une phrase qu’a respecté à la lettre Nelly Arcand.

Par Laetitia Monsacré

Burqua de Chair par Nelly Arcand, Copyright Seuil
Un site a par ailleurs été crée à sa mémoire. www.nellyarcan.com

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