19 janvier 2014
Tchaïkovski en appartement communautaire

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Fidèle à son désir de révéler de nouveaux talents, Valérie Chevalier, qui a pris ses fonctions de directrice générale de l’Opéra de Montpellier au 1er janvier, ne pouvait mieux inaugurer son mandat en offrant à Marie-Eve Signeyrole sa première production d’opéra. Ce n’est pourtant pas à une novice que l’on a affaire : pendant une dizaine d’années, cette dernière a fait ses armes aux côtés des plus grands metteurs en scène, en particulier à l’Opéra de Paris. Et son Eugène Onéguine, dont elle signe également les décors, en déplie presqu’ostensiblement le curriculum vitae. Ici, l’appartement communautaire où elle a inscrit l’action rappelle, par son côté bric-à-brac, Laurent Pelly, et surtout Christoph Marthaler, pour la fascination envers les reliques du régime soviétique, et la liberté prise avec l’intégrité de la partition, en ajoutant avant certaines scènes des citations musicales sans rapport avec Tchaïkovski.  Là, les surtitres projetés et la vidéo font songer à Krzysztof Warlikowski.

Sous influences

L’on pourrait ainsi égrener les influences, mais plus que dans ses partis pris scénographiques, le travail de la jeune française se distingue par sa direction d’acteurs précise, donnant aux personnages, jusqu’aux apparitions du chœur, une authentique épaisseur dramatique. Plus fidèle à la nouvelle de Pouchkine qu’à la musique, Marie-Eve Signeyrole souligne le cynisme du héros, séducteur aux allures de Don Juan. Lenski, le poète, est particulièrement bien caractérisé : myope, il se trouve perdu quand ses lunettes tombent, piétinées par Onéguine sous le rire moqueur de l’assemblée, tandis qu’enivré par la vodka dans laquelle il noie son désespoir d’amitié – d’amour même – trahie avant le duel, il arrache des mains de son ami le coup fatal d’un duel transformé en pari suicidaire. Le contraste entre Olga, la fille facile, et Tatiana la rêveuse romantique, s’avère quant à lui remarquablement mis en avant.

Le sens du théâtre

Certes, on peut discuter la transposition de l’intrigue au tournant des années 2000 – qui coïncident avec l’arrivée de Poutine au pouvoir – et sa relative redondance, l’intimité anéantie par un voyeurisme constant voire appuyé – en particulier les ébats d’Onéguine avec Olga pendant que Tatiana lui écrit sa lettre d’amour. La chanson pop (« Je veux un homme comme Poutine ») au début du spectacle tranche par une brutalité provocante avec la mélancolie lancinante de l’opéra – la couture avant le deuxième acte avec les bribes de tango fonctionne de manière beaucoup plus respectueuse vis-à-vis de l’œuvre. Mais au-delà de sa profusion d’idées et de ses récurrences obsessionnelles, le spectacle convainc en fin de compte par sa cohérence tant visuelle que théâtrale, même si elle sacrifie la tension particulière de la scène finale, estompant quelque peu l’inaccessible distance qui sépare la Tatiana mariée du prédateur sexuel Onéguine.

A la recherche de l’âme slave

Côté voix, on retiendra en premier lieu le Lenski incarné par Dovlet Nurgeldiyev, irréprochable de style et de ferveur – admirable dans son bouleversant air d’adieu à la vie, « Kuda, kuda ». Dina Kuznetsova, Tatiana, gagne en intensité au fil de la soirée et de la maturation de son personnage. A son époux, le Prince Grémine, Mischa Schelomianski confère l’allure que l’on y attend. Parmi les rôles secondaires, on soulignera l’étoffe de Svetlana Lifar, Madame Larine à l’assise vocale sans reproche, et l’excellence du français de Loïc Félix dans les couplets de Monsieur Triquet, dont on aurait espéré une prise de risque pour l’aigu conclusif tant le timbre est aussi flatteur que posé. Dans le rôle-titre, Lucas Meachem laisse un peu sur la faim – indiscutable présence musicale autant que dramatique, mais aux accents pas assez slaves. C’est d’ailleurs ce que l’on peut reprocher à la direction d’Ari Rasilainen : les attaques de l’orchestre manquent de mordant, et l’on attend en vain cette fièvre et cette densité sonore qui font l’identité du répertoire russe. Une belle soirée d’opéra malgré tout, et un nouveau nom de la mise en scène à suivre.

Par Gilles Charlassier

Eugène Onéguine, Opéra de Montpellier, du 17 au 21 janvier 2014

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