17 décembre 2015
Stéphane Braunschweig, Créateur d’humanité

Ce sera donc l’Odéon après avoir raté le Français à la faveur d’Eric Ruf. Stéphane Braunchweig qui vient de signer une magnifique mise en scène au service de Bellini avec Norma au Théâtre des Champs Elysées (encore ce soir et jusqu’à dimanche) nous avait offert cette rencontre en janvier 2013. La revoici.

Stéphane Braunschweig est discret. On trouve peu de choses sur lui. Rien à voir avec certains directeurs de théâtre “très star”. Il est d’ailleurs pile à l’heure avec cette idée que c’est déjà être un peu en retard, attendant dehors, sans se faire remarquer. Il parle bas, précisant ne pas aimer parler en public; non, ce n’est vraiment pas lui qui compte mais le théâtre “ouvert sur le monde réel” auquel il donne vie depuis trois ans cette année, à La Colline et qu’il met en valeur dans ses mises en scène époustouflantes de modernité et de maîtrise comme son Tartuffe en 2008 à l’Odéon. Après Molière, Brecht ou Tchekhov, depuis qu’il est “aux commandes”, c’est une place de plus en plus grande qu’il laisse aux auteurs vivants- plus ou moins connus comme Christophe Honoré et son Nouveau roman-un vrai carton en décembre dernier; des auteurs français avec trois lecteurs permanents qui sont chargés de lire et présélectionner les textes mais également des auteurs étrangers comme la jeune allemande Anja Hilling qui, avec Tristesse de l’animal noir, ouvre l’année avec une pièce sur l’avant et l’après d’une catastrophe, un texte que le merveilleux metteur en scène Stanislas Nordey compare à Incendies-rien que ça- de Wajdi Mouawad .

Le théâtre est arrivé comment dans votre vie?

Je voulais en faire depuis tout petit. J’ai eu la chance de voir des spectacles dès sept, huit ans comme Le Malade imaginaire à la Comédie Française- c’est mon grand-père qui m’avait emmené là, ou encore le Tartuffe de Planchon même si nous n’étions pas particulièrement une famille tournée vers le théâtre-mon père est avocat, ma mère psychanalyste. Je faisais et j’écrivais des spectacles de marionnettes, je découpais des décors. Et puis j’ai fait beaucoup de magie, et à l’adolescence, du cinéma, écrit un scénario et des études de philosophie. Je suis entré ensuite à Normale Sup où j’ai monté des spectacles de théâtre.

Qu’est ce qui vous attirait dans la philosophie?

De penser. J’étais un peu atypique en philo, pas vraiment “fan” des grandes philosophies systématiques…Je préférais les penseurs, Montaigne, Pascal, Nietzsche à Hegel ou Kant. Je m’intéressais surtout à l’éthique et l’esthétique, ce qui m’a permis d’accéder à la littérature. Au lycée, j’étais d’ailleurs plutôt un matheux! Mais mon mémoire de philosophie a été sur Kafka.

Une pièce de théâtre est avant tout un texte?

Oui, c’est primordial; et ce n’est pas un texte de roman. Ça a plus à voir avec une partition de musique, avec cette idée que le texte est fait pour être interprété. Qu’il demande à vivre, en apportant un univers mais qui a besoin de passer à la scène. C’est à ce moment que je me suis dit que c’était là que je pourrais m’exprimer. J’ai alors passé le concours de l’école d’Antoine Vitez à Chaillot et je l’ai réussi. J’y ai passé deux ans.

Quel souvenir gardez-vous de Vitez, qui est sans doute une des références absolues en matière de théâtre?

C’était un homme passionnant, très drôle, d’une intelligence jubilatoire et communicative. Ça m’a beaucoup appris d’être à son contact avec aucun mépris de sa part pour la réflexion, l’intellectuel; Vous avez beaucoup de gens dans le théâtre qui ne veulent que des tripes, de l’instinctif…Pour lui il n’y avait pas de coupure entre la tête et le corps, entre la pensée et le rêve. Il donnait aux élèves le droit à rêver.

Quand vous êtes devenu directeur , qu’est-ce qui a changé fondamentalement?

Je n’ai jamais vécu le fait de diriger un théâtre comme une chose compliquée; c’est beaucoup plus difficile de mettre en scène. J’ai la chance d’être entouré, comme avec Didier Julliard qui est avec moi depuis 25 ans. Il faut pouvoir être libre, avoir du temps pour créer.

Quel est votre processus de création?

Il faut que je trouve un texte, c’est déjà difficile… Le désir se déclenche de plus en plus difficilement quand on vieillit.  Pour Arno Lygre l’an dernier, c’était une nécessité de le monter, je ne me suis pas posé la question de savoir si ça plairait. J’aime les grands plateaux, l’ampleur…Chercher un texte, c’est voir comment on peut continuer à avancer, trouver quelque chose  qui résonne et qui s’adapte aux acteurs avec lesquels on a envie de travailler. Il faut que cela fasse sens; Shakespeare, j’adorerais en monter certaines pièces mais ça n’a pas de sens ici. Il faut aussi éviter de faire toujours la même chose.

Vos inspirations viennent d’où une fois le texte trouvé? De la peinture comme le Tartuffe qui était visuellement très fort?

La vision que j’en avais ne m’a pas demandé beaucoup de recherches à l’époque; mon inspiration peut venir des peintures, des sculptures. Il y a des spectacles où l’idée arrive très vite, d’autres pour lesquels je fais beaucoup de maquettes. Le processus est très variable. Pour l’opéra, il faut beaucoup préparer, anticiper comme pour les décors où il faut s’y prendre un an à l’avance. Les répétitions sont peu improvisées comme c’est le cas au théâtre. Il faut trouver une adéquation entre ce qui se passe dans la fosse de l’orchestre et sur la scène; être à la mesure de l’oeuvre. J’essaye toujours de ne pas savoir exactement ce que je veux faire- je suis très directif et exigeant pour reproduire chaque soir la même chose- mais dans les répétitions, le dialogue est fondamental avec les acteurs et l’équipe de création. Comme je fais moi-même mes décors, il m’arrive de faire complètement autre chose; c’est pour cela qu’ils sont souvent mobiles, pour apporter une souplesse. Il m’est très souvent arrivé de ne pas faire ce que j’avais prévu. Je fais d’ailleurs évoluer cela jusqu’à très tard-ce que les acteurs n’aiment pas d’ailleurs. Si je trouve que cela ne fonctionne pas, je m’acharne.

Emmanuelle Béart, Ludivine Sagnier, c’est important de faire venir des têtes d’affiche comme directeur?

Quand Christophe Honoré m’a proposé sa pièce, je ne savais pas que Ludivine Sagnier y serait. Tant mieux si des gens connus viennent mais ce n’est pas ce que je regarde; je m’inquiète même de cela…Je n’aime pas qu’il y ait des gros écarts de salaire entre les comédiens. Emmanuelle Béart accepte d’ailleurs de travailler au même tarif que les autres; elle accepte totalement le jeu du théâtre, ne se mettant jamais en avant par ailleurs. Mais, c’est vrai que cela aide à faire venir des gens qui sinon, ne viendraient pas et peut-être à les faire revenir…

Quel est le pourcentage d’abonnés à La Colline?

La moitié de la salle environ; quand un spectacle marche très bien comme Se trouver, Nouveau roman ou Six personnages, on est autour de 8 000 abonnés et 14 000 places vendues.

Etes-vous sensible aux critiques-vous n’avez pas été épargné pour Six personnages à Avignon?

Ça dépend lesquelles. Je suis un peu scandalisé par la bêtise, elle peut être blessante. La vraie question, c’est de savoir si le travail rencontre l’adhésion des gens pour lesquels c’est utile de faire ce travail. Quand des critiques pas bonnes empêchent un certain public d’aller vers des spectacles, là je suis touché. Pour Six personnages, ça n’a pas empêché les gens de venir, d’ailleurs, les gens se souviendront du spectacle pas des critiques. A Avignon, le spectacle n’était pas tout à fait prêt. Entre les deux, j’ai beaucoup retravaillé mais il n’y a pas un critique qui s’est donné le mal de revenir à Paris le revoir! Cela n’est pas très honnête. Vu l’offre très importante à Paris, les critiques permettent de faire un choix, on ne va pas se le cacher; dans la petite salle de la Colline, c’est rare qu’ils viennent. Dans les faits, je suis beaucoup plus blessé quand un de mes amis me dit “là, vraiment, c’est pas ça”.

Quel est votre rapport avec le public? Vous êtes très présent aux premières, à la présentation de la saison, dans le foyer lorsqu’il y a un after…

C’est très important d’avoir un rapport direct avec le public comme je l’avais déjà à Strasbourg; de ne pas être dans une tour d’ivoire comme avec ces grosses institutions. C’est capital de faire des débats, des rencontres, répondre aux questions, être là tout simplement.

Est-ce la panacée d’être directeur?

En France, quand on veut monter ce que l’on veut, il faut être directeur, sinon on est dépendant de producteurs et des coproducteurs; une des taches des metteurs en scène indépendants, c’est d’aller chercher de l’argent car aucun théâtre ne peut travailler en France sans passer par la coproduction. Quand on est directeur, on passe un peu plus de temps à essayer de les vendre. La panacée? Non, il y a des fois où je préférerais passer plus de temps à mettre en scène. C’est aussi une vraie responsabilité, quand on fait un théâtre comme celui que je fais, assez exigeant mais quand même “grand public” qui réunit 15 000 à 20 000 spectateurs , c’est-à-dire entraîner un public large vers de expériences nouvelles, un peu plus difficiles. On est là pour aider des jeunes metteurs en scène, les jeunes compagnies pour profiter de cette dynamique- là. Si je ne faisais pas cela, je ne me sentirais pas bien. Pour Nouveau roman, ce n’était pas gagné, quand Christophe Honoré est venu me parler du spectacle, il m’a parlé d’improvisation, sans avoir encore de texte ni savoir qui le jouerait. C’était un vrai risque au départ. Pour Tristesse animal noir, c’est aussi un sacré défi même si la pièce est magnifique.

Vous marchez par fidélité car Stanislas Nordey est depuis longtemps un de vos partenaires…

Oui, il est artiste associé; je pense que c’est normal que ce metteur en scène que je considère comme un des meilleurs de sa génération ait un endroit pour monter ses spectacles. On s’entend bien même si on nous a souvent opposés. J’aime son travail qui est très différent du mien. Il aime faire prendre des risques, faire découvrir des nouvelles choses. Il y a aussi des fidélités avec des acteurs. A Gennevilliers, j’ai eu cette chance aussi d’être invité à chaque saison, avant d’arriver à la Colline et c’était très appréciable.

En avril prochain, vous allez mettre en scène Don Giovanni, au Théâtre des Champs Elysées? Comment se renouvelle- t’on après notamment la mise en scène de Haneke à Bastille…

C’est une oeuvre qui est très ouverte. J’ai beaucoup aimé celle de Haneke même si ce n’est pas du tout “mon style”. Le budget ne sera pas celui de l’Opéra de Paris avec une entrée au répertoire…Il y a seulement cinq, six dates; il faut aussi être en accord avec le chef d’orchestre. J’ai une ligne directrice assez radicale mais je ne pourrais pas dire avoir été inspiré par quelque chose en particulier. Disons que c’est un Don Giovanni vu à travers les yeux de Leporello. C’est une autre manière de lire l’opéra.

Le brouhaha ambiant ne l’a pas gêné dans ce café chic mais très bruyant de Châtelet. Un peu comme si Stéphane Braunschweig ne quittait jamais son monde, celui qu’il offre au long des saisons, fait de musique ou de mots et dans lequel on se glisse volontiers, convaincu par cette évidence simple, qu’il nous en dit un peu plus à chaque fois sur l’humanité.

Par Laetitia Monsacré

 

 

 

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