2 janvier 2015
Rusalka au-delà de la légende à Lyon

russlakalyon
Il est des mises en scène que l’on comprend mieux en les revoyant une seconde fois. Celle que Stefan Herheim a imaginée pour Rusalka de Dvorak est de celle-là. Créée à Bruxelles il y a sept ans, la production a tourné entre autres au Liceu de Barcelone, où nous en avions déjà rendu compte en 2012. Il faut dire que le metteur en scène norvégien a l’habitude de creuser les significations des ouvrages auxquels il s’attèle – on se souvient de son extraordinaire Parsifal à Bayreuth –, quitte à dérouter les attentes du public, presqu’à l’excès ici envers la légende bohémienne de Kvapil inspirée par La Petite Sirène d’Andersen. Le merveilleux prend alors une tournure nettement matérialiste, aux allures de faits divers passablement sordide au dernier acte.

Jeux de miroirs

Les cartes du drame sont rebattues : le maître des eaux, père plus ou moins mythologique de Rusalka et de ses sœurs ondines, porte l’imperméable d’un cadre rentrant chez lui par une soirée pluvieuse, aguichée par une péripatéticienne en tenue argentée. Sa femme le met à la porte et le laisse aux prises à ses fantasmes : l’histoire de la femme-poisson libérée des eaux d’une colonne Morris peut commencer. D’une rare habileté, le décor dessiné par Heike Scheele use des miroirs pour doubler, sinon davantage, l’espace scénique, créant l’illusion presque parfaite d’un coin de rue nord-européenne. Entre ressemblance et opposition, le miroir comme la surface des eaux agit comme un prisme où se réfléchit tout le drame. Le Prince porte le même pyjama bleu rayé que le père ; retirant sa perruque blonde peroxydée, Rusalka passe du trottoir à la sirène ; Jezibaba – la sorcière – est le nom d’une boutique de fleuriste qui le soir est une bouche de métro où rode une clocharde vendant quelques bouquets tandis que le bar Solaris se métamorphose en Lunatic, le magasin de robes de mariée en sex-shop. L’envers sombre des choses menace toujours de surgir à la tombée de la nuit, jusqu’à ces rêves qui, en même temps que le Prince se noie dans les bras de Rusalka, poussent l’époux à égorger sa femme aux traits de la Princesse étrangère.

Poésie et psychanalyse

Sans prétendre à l’exhaustivité, on ne peut qu’admirer l’intelligence et la virtuosité remarquables de la scénographie, même si la cohérence de l’ensemble peut sembler, de prime abord, passablement étouffée par une profusion plus proche de l’esprit que de la lettre du livret, dont les ressorts psychologiques voire psychanalytiques sont poussés dans leurs ultimes retranchements. Si le novice reste parfois en rupture de compréhension, il n’en est pas moins transporté par une puissante alchimie de poésie et d’humour, jusque dans le ballet envahissant la salle avec ses têtes de monstres marins – le même que celui du graffiti sur le rideau de fer en bas de l’immeuble où vit le père de famille – tandis qu’aux côtés de la Princesse, le Prince compulse le programme de l’opéra avec une perplexité courroucée qui pourrait être celle de quelques spectateurs. A ce genre de détails, parmi d’autres que les représentations catalanes n’avaient pas gravé dans notre mémoire, se lit la reprise dynamique de la production, pour laquelle Stefan Herheim est venu en personne. Signalons également que les projections vidéo sont dues au collectif Fettfilm Berlin, à l’œuvre dans nombre de productions lyriques.
La fécondité des commentaires que la mise en scène ne nous fait pas oublier la réalisation vocale, d’un bon niveau général. Certes, Camilla Nylund dans le rôle-titre n’a ni la sophistication capiteuse d’une Renée Fleming, ni l’innocence incandescente d’une Olga Guryakova. Elle n’en demeure pas moins honnête, quoique parfois inégale. Surtout en comparaison du vigoureux Prince incarné par Dmytro Popov, riche d’harmoniques comme d’expressivité et présence évidente, que l’on avait déjà applaudi en Vaudémont à Madrid – Iolanta de Tchaïkovski mis en scène par Peter Sellars. En Vodnik, le mélancolique maître des eaux, Karoly Szemeredy est généreusement accueilli par le public lyonnais, même si la solidité de la voix connaît ça et là quelques menues inconstances. Janina Baechle offre une composition de bonne tenue en Jezibaba, la sorcière, quand Annalena Persson ne manque pas d’arrogance en Princesse étrangère. Mentionnons encore parmi les trois fées, celle de Yete Queiroz, aux côtés de Michaela Kustekova et Veronika Holbova, toutes au Studio de l’Opéra de Lyon cette saison, comme Roman Hoza – chasseur et prêtre. La direction de Konstantin Chudovsky affirme sa cohérence, tandis que les chœurs, préparés par Zsolt Czetner, se montrent au niveau de leur excellente réputation.

par Gilles Charlassier

Rusalka, Opéra de Lyon, du 15 décembre  2014 au 1er janvier 2015

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Il y a 120 ans, en janvier 1898, Zola écrivait son "J'accuse". Journalistes, avocats, universitaires, écrivains, nous sommes les Stylos Noirs, rdv sur Twitter et Facebook @Stylosnoirs