17 avril 2014
Rue des quatre vents, on “evince”

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Il s’appelle Yohan; pour sa petite fille de cinq ans, le prénom est plus compliqué, je n’ai pas réussi à le comprendre. Il faut dire que ce père qui tient dans les bras sa petite fille endormie sans faire la quête, juste posé là dans un recoin de la rue des Quatre vents, à l’écart de la foule des cinémas de l’Odéon, parle à peine le français. Je connais l’âge de sa petite fille grâce au gestes car je voulais aider; un billet glissé dans la main, des jouets et ces vêtements et chaussures de mes enfants qui ont grandi et vivent bien au chaud à quelques mètres de là, prés du Sénat. Dans ce quartier très chic de Saint Germain des Près,  je ne sais pas combien nous sommes à être touchés de voir une enfant la nuit tombée, dormant dans la rue, petit visage de madone comme offerte en sacrifice, avec pour seul tort celui d’être né du mauvais côté. Celui des Roms qui, selon les mots de Jean-Pierre Lecoq, le maire UMP du 6 ème arrondissement, “mérite un traitement”. Lequel? Selon cette note interne transmise au commissariat situé  place Saint Sulpice- des locaux à la limite de la salubrité et où le délai moyen pour une plainte est environ de deux heures (nous sommes nombreux dans la quartier à avoir dû y passer pour des vols divers, surtout les samedis soirs et cela bien avant l’arrivée des Roms) -on parlait de “localisation” et puis d'”évincer”. Ce qui dans le dictionnaire Larousse a pour définition: “déposséder juridiquement un possesseur de bonne foi”(!), soit environ  15 000 Roms rien qu’en région parisienne.

Risque pour la santé de l’enfant

Qu’est-ce qui motive une telle initiative? Les relents de la prise de position de celui qui est aujourd’hui devenu Premier Ministre? La conscience des bourgeois? L’image de Paris auprès des touristes? Ou tout simplement cette envie de ne rien donner à voir de cette misère que les Roms affichent sans complexe mais que certaines familles partagent aujourd’hui : ne plus avoir de toit. Centres d’accueil saturés- pour ces populations pas plus appréciées dans leur propre pays,  nulle autre possibilité que de se poser là et “d’aller ensuite dormir dans le métro” m’a dit Yohan. La mère que je suis s’est alors rassurée en se disant “ça vaut mieux que dehors”… Tout sauf cela, être à cinq ans dans le froid et le bruit qui règne ici toute la nuit avec les nombreux cafés. D’autant que,  à défaut d’avoir une chance d’obtenir autre chose que l’aide d’anonymes (un jeune homme, apparemment habitué lui a déposé à la va-vite des provisions pendant que que je déballais mes vêtements), voilà de quoi risquer une condamnation de 7 ans pour ce père ou sa femme qui, m’explique-t’il, “s’est installée plus loin avec la jumelle” de cette petite fille qui ignore qu’elle risque aussi le placement. Cela, ayant peu de chances de se produire nous dit-on cependant au JT de 20 heures, “les autorités compétentes devant  prouver que la santé de l’enfant est en jeu”.

L’est-elle? Sans doute pas. Ce qui l’est en revanche et, cela définitivement, c’est notre conscience-pour ceux qui en ont encore une- lorsque l’on voit un tel tableau en sortant du cinéma ou d’un magasin, les mains chargés de sacs, avant d’aller mettre au lit ses enfants en leur souhaitant un bonne nuit.

Par Laetitia Monsacré

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