13 janvier 2012
Roberto forever

C’est une de ces soirées comme il les aime: à la veille de la Première de Tosca au Met- l’Opéra de New York, ce lundi 9 janvier, alors qu’il était censé reposer sa voix, Roberto Alagna a remplacé au pied levé le ténor Joseph Calleja, souffrant, dans Faust de Gounod. Un coup d’éclat à la Cyrano, son rôle préféré, comme il l’avait fait quatre ans plus tôt, sur cette même scène new-yorkaise, en remplacant Marco Berti dans Aïda. A 48 ans, le ténor franco-italien qui sera aux Chorégies d’Orange les 28 et 31 juillet prochains  pour Turandot n’a donc rien perdu de sa fougue d’adolescent romantique. Après deux – finalement trois – représentations de Faust en décembre, le voilà revêtu du costume de Mario Cavaradossi dans Tosca. Et c’est dans ses habits de peintre idéaliste que je l’ai rencontré, la semaine dernière, juste après la répétition générale.
Fidèle à ses racines siciliennes, Roberto Alagna m’accueille dans sa loge les bras grands ouverts, avec sa bonhomie légendaire, son regard bleu pétillant et son sourire généreux. Nous nous asseyons à un bon mètre de distance, puis il rapproche sa chaise de la mienne. Roberto Alagna aime la proximité avec les gens à qui il s’adresse. Il doit filer chez le dentiste – après avoir passé le jour de Noël aux urgences de Manhattan pour une cheville douloureuse – mais prend le temps d’évoquer New York, son métier et ses tourments quant à l’avenir.

Comment trouvez-vous le public new-yorkais?

Je l’aime bien: c’est un public noble, vrai, honnête, qui ne fait pas de chichi et qui n’est pas exubérant. Il vient ici pour se faire plaisir, il ne vient pas pour massacrer les chanteurs, les critiquer, les juger. Il est avant tout là  pour écouter de la musique et voir un spectacle. L’opéra est une longue tradition ici, surtout au Met, donc c’est un public de passionnés, qui va très loin dans la passion mais, en même temps, qui reste élégant. Et puis, j’ai de la chance d’avoir un très bon public qui me suit partout et depuis très longtemps. Ça fait 28 ans que je fais de l’opéra, donc il y a des gens qui me suivent depuis plus de vingt ans! Ils sont devenus comme de la famille, ils viennent me parler, on se demande des nouvelles des enfants… on est très proches, c’est comme si on vivait la même aventure. Il y a un lien qui se crée et qui dépasse le côté artistique. Je suis très proche des gens, de mon public. Je ne suis pas quelqu’un qui truque, je suis moi-même, j’essaie d’être naturel. Je pense que ça, ils le sentent.

Y a-t’il une scène dans le monde que vous aimez particulièrement?

J’aime toutes les scènes. Les théâtres d’opéra sont comme des églises, des lieux de culte pour un croyant: je viens ici comme si j’entrais dans un temple – il avoue être croyant… “à sa façon”, précise-t’il, croyant à une force divine. En plus, les ténors sont un peu à part dans le monde des chanteurs. On a l’impression d’être tous faits de la même matière et qu’on essaie tous de construire la même cathédrale la cathédrale de l’art. Chacun apporte sa pierre pour construire cet édifice. Il y a quelque chose qui se transmet. Quand je rencontre un ténor, nos regards changent, je ne sais pas… il y a quelque chose de très proche entre les ténors. C’est presque une secte ! Il rit.

Une complicité plus grande qu’avec les autres chanteurs?

Oui, plus qu’avec un baryton, une soprano, une basse… le ténor est un peu particulier, il n’existait pas il y a deux siècles, c’est nouveau, il est le fruit d’une mutation. La voix du ténor est toujours la plus fragile, en péril permanent; elle est la seule qui ne peut jamais se reposer pendant l’opéra. Toutes les autres voix, la basse, le soprano, le baryton, ont toujours des écritures qui leur permettent de se relaxer la gorge et de s’économiser. Le ténor, non. Tout ce qu’il chante, c’est toujours difficile, car ce n’est pas une tessiture naturelle. Donc, ça crée un lien entre nous, on connaît les difficultés, on est peut-être les seuls à comprendre les vraies difficultés. Et puis ce sont des ouvrages tellement connus, les passionnés ont tellement entendu de chanteurs dans ces rôles qu’il y a toujours le fantôme du précédent interprète! Il faut aussi surmonter tout cela.

 Qu’est ce que vous aimez dans votre rôle de Mario Cavaradossi? (Roberto Alagna a souvent chanté Tosca et a participé, avec son épouse la soprano Angela Gheorghiu, au film-opéra de Benoît Jacot il y a dix ans).

C’est un beau rôle, légendaire – tous les grands ténors l’ont chanté – le contraire de Scarpia, qui a une grande noirceur. Mario est l’ange clair, il est seulement lumière. C’est un héros, noble dans ses sentiments avec des rêves de liberté. Il a un courage énorme puisqu’il ne dénonce pas son acolyte. Il sait très bien que Scarpia ne fait pas de cadeaux et qu’il va être tué mais il joue le jeu pour Tosca. Il a cette noblesse d’âme et de sentiments que j’aime. Et puis c’est un artiste, il le Beau  – on le voit bien quand il compare les deux beautés, celle qu’il vient de peindre et celle de Tosca. Il parle avec des mots de poète, c’est vraiment un personnage positif dans tous les sens.

Cela vous aurait plu de jouer un Scarpia?

Oui, on aime bien jouer des rôles noirs, comme ça. Il y a quelques rôles de jaloux, mais, le plus souvent, les ténors ont le beau rôle.

Et vous aimez Puccini, chanter en italien?

Bien sûr… avant d’être un chanteur, je suis un mélomane. Donc j’aime tous les opéras. Et je suis bon public donc dès que je découvre un opéra, je me mets dans la partition et je tombe amoureux du rôle. C’est un peu comme Don Juan avec les femmes, moi c’est avec les opéras: je tombe amoureux de l’oeuvre et il faut que j’en fasse la conquête.

Il faut être un amoureux pour faire votre métier…

Oui (rires)! Si on n’est pas romantique, on ne fait pas de l’opéra. La musique et les histoires nous transportent, nous font vibrer… on vit et on meurt avec!

Finies, oubliées les histoires à l’opéra Bastille de cet automne? (En septembre dernier, une semaine avant la Première de Faust, le chef d’orchestre Alain Lombard a claqué la porte de Bastille. Des rumeurs évoquaient une profonde mésentente avec Roberto Alagna.)

Il n’y avait aucune histoire, c’est ça qui est dément et incroyable! Il n’y a eu aucun mot avec Alain Lombard, rien du tout! Je pense qu’on a voulu surtout protéger le chef qui n’allait pas bien côté santé, trouver une sortie de secours. Il aurait été beaucoup plus simple de dire “Voilà, notre chef ne va pas bien et, pour des raisons de santé, il se retire du projet”. Mais il n’a pas voulu faire ça, pour une histoire d’égo et on a inventé ce truc là. D’ailleurs j’étais très fâché avec l’Opéra Bastille. Ils se sont excusés…
Nous sommes interrompus par les vocalises de Patricia Racette, Tosca sur scène: la soprano américaine passe une tête dans la loge, elle vient dire au revoir. Ils rient tous les deux

Y-a t’il beaucoup d’histoires comme ça dans le monde de l’opéra?

Non, c’est très rare. Moi je n’ai jamais eu d’histoires comme ça. J’étais le premier… – il s’interrompt, cherche les mots justes. Manifestement, l’histoire l’a très affecté. En réalité, j’ai tout fait pour aider ce Chef. Il était en grandes difficultés, on le sait bien, ça fait un moment qu’il ne dirige pas.

C’est important d’avoir une complicité avec le chef d’orchestre?

Oh oui, bien sûr, avec tout le monde!

Vous est-il déjà arrivé de chanter avec quelqu’un sans  vous entendre avec elle? … Vous n’allez pas me dire oui peut-être!

Il sourit. Non, je vous le dirais, je suis quelqu’un de très franc – d’ailleurs je paye souvent ça, ma franchise. J’aime chanter dans une bonne ambiance, je n’aime pas les conflits, les disputes. C’est un métier dans lequel il faut se sentir bien. Je ne suis pas quelqu’un qui lutte. Au contraire, quand il y a des problèmes, je préfère me taire et me mettre de côté.

Un mot de New York, aimez vous cette ville ?

Pendant longtemps, j’ai détesté New York. Car ma fille était petite, sa maman était décédée – des suites d’une longue maladie, Roberto Alagna avait 29 ans -, et je culpabilisais de la laisser chez mes parents. Je ne voyais pas alors la beauté qui m’entourait. Mon esprit était toujours avec ma fille. Quand j’étais à New York, j’étais loin, ça me déchirait. Je ne le supportais pas. Mais à présent, ma fille a vingt ans, elle a pris son envol. J’ai ouvert les yeux et je vois la beauté de cette ville. J’en profite maintenant complètement. J’adore Central Park, c’est un refuge pour moi. J’y connais un endroit de deux mètres carré où il n’y a pas de bruit du tout. Je vais là, sous un arbre, et regarde le ciel. Ça me lave le cerveau. J’y vais tout le temps, même quand il fait froid ou quand il neige. Là tout à l’heure, je vais y aller deux ou trois heures.

Vous reviendrez?

Oui! J’ai encore des contrats pour quelques années… après on verra. Il arrivera un moment où il faudra bien décrocher… – je lui fais remarquer que son année est très chargée. Il sourit – Oui, l’année est belle mais, dans deux ans, j’aurai 50 ans. Faudra songer à lever le pied, à ralentir…

A quel âge un chanteur d’opéra prend-il sa retraite?

Ça dépend de la santé, de l’état de la voix. Pour le moment, ça va: je chante encore tout mon répertoire, je n’ai rien annulé. Ça sera dur pour moi le jour où j’arrêterai! Car chanter est un état d’âme, un mode de vie, c’est vital. Je pense que le jour où ça s’arrêtera, je m’arrêterai de vivre.

Vous y pensez?

Oui, certainement. Je ne sais pas si je suis capable de vivre sans chanter, dans le sens à l’intérieur de soi. Mon père chante tout le temps dans sa tête. Donc ça, ça peut marcher. Je ne parle pas d’arrêter la scène, ça je peux arrêter du jour au lendemain, même demain. Evidemment, je le regretterai mais ce n’est pas ça qui peut me tuer. Ce qui peut me tuer, c’est le fait de ne plus chanter à l’intérieur de moi, de ne plus avoir envie de chanter. Le jour où ça s’arrêtera, ce sera la fin. C’est arrivé à beaucoup de chanteurs: La Callas, Enrico Caruso, Miguel Fleta… ils sont morts de tristesse car ils n’avaient plus envie de chanter. Quelque chose s’est cassé. Et on ne peut pas vivre sans cela. Et cela me fait peur. J’ai chanté toute ma vie, je ne me rappelle pas quand j’ai commencé à chanter – ma mère possède des enregistrements de moi à quatre ans… j’ai chanté toute ma vie. Donc je ne sais pas. Qu’est ce que la vie sans chanter?

Nous nous quittons sur cette question, il me fait un joli compliment, puis je passe aux séances photos… rassurée de repartir en sachant que Roberto Alagna n’en a pas fini avec le répertoire!

 

Par Elisabeth Guédel, à New york

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Il y a 120 ans, en janvier 1898, Zola écrivait son "J'accuse". Journalistes, avocats, universitaires, écrivains, nous sommes les Stylos Noirs, rdv sur Twitter et Facebook @Stylosnoirs