7 mai 2016

Emilie avait ressorti de son armoire sa robe d’été azur qui allait si bien avec le bleu limpide de ce chaud vendredi de début mai où elle profitait d’un week-end prolongé. Elle avait rendez-vous sur les quais de Seine, avec Stéphane, un brun trentenaire qu’elle avait dégotté sur une des innombrables applications qui mettent en relation des solitudes modernes qui s’ignorent dans le flux anonyme de la frénésie parisienne. Un dernier coup de mascara pour mettre en valeur ses yeux noisette, un ultime nuage de fond de teint afin de masquer des ridules qu’elle se découvrait avec inquiétude chaque matin depuis quelques mois, et ses espadrilles étaient prêtes à dévaler quatre à quatre les marches de son  immeuble au coeur de Montorgueil. Un œil sur son smartphone : son prince charmant viendrait de la rive gauche, terre étrangère, la rejoindre sur un banc baigné de soleil au pied du Pont des Arts.
Du haut de ses quatre siècles et sa coupole où siègent en vert et en épée les Immortels, gardiens de la langue française, l’Institut semblait lui donner un signe d’encouragement au sortir du Louvre. Sentant la fraîcheur de l’eau brassée par les bateaux-mouches et ses touristes ahuris mitraillant la capitale de photos que personne ne regardera, excepté leur narcissisme, la jeune femme fixait déjà la dalle de pierre inondée de lumière et encore vide. Elle l’attendait. Elle avait un peu d’avance.
Des joggeurs foulaient le pavé, quelques couples commençaient à déambuler. Un homme au pas décidé s’approchait, le téléphone sur l’oreille. La conversation semblait plus importante que la nonchalance de la rive, où des enlacements hésitaient parfois, avant d’afficher leur fougue sentimentale. Il y en avait pour tous les goûts, des adolescents, des amours matures, des femmes, des hommes, dans toutes les combinaisons concevables, par la main, le bras, les lèvres. Bientôt la foule commençait à brouiller l’image de son promis. Il tardait. Aucune nouvelle. Chaque visage était décrypté, mais aucun ne lui était destiné. L’heure du déjeuner passait, et son oisiveté devenait attente insistante, finalement désespérée. Le vent se leva, elle décida de l’accompagner : son amant s’était volatilisé dans la virtualité. Déçue et légère à la fois, Emilie repartit dans l’azur profond de sa rive droite.

Par Gilles Charlassier

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Il y a 120 ans, en janvier 1898, Zola écrivait son "J'accuse". Journalistes, avocats, universitaires, écrivains, nous sommes les Stylos Noirs, rdv sur Twitter et Facebook @Stylosnoirs