7 décembre 2016
Rêve et dépaysement en salles obscures

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Noël, ses décorations et son intense activité commerciale pour oublier l’hiver approchent. Pour l’oublier, certaines avalent les miles, quand les salles obscures peuvent tout autant offrir un bon coup d’exotisme sans avoir à sortir de son quartier.

Et le dépaysement s’avère maximal avec Tanna, de Bentley Dean et Martin Butler, réalisateurs australiens qui se sont immergés dans la culture traditionnelle de Vanuatu pour produire ce qui se présente comme le premier film de l’histoire de l’archipel, inspiré d’un drame vécu il y a plus de deux décennies par deux jeunes amants qui ont voulu braver la règle des mariages arrangés par la Kastom, la loi indigène. En faisant appel à des interprètes locaux non professionnels, certains jouant parfois leur propre personnage, Tanna dissout les frontières entre fiction et réel et plonge le spectateur dans un dépaysement absolu au cœur de paysages luxuriants et presque immaculés. Si on se laisse porter par la puissance des incarnations – avec une mention spéciale pour la petite sœur Selin (Marceline Rofit), dont l’espièglerie la placera en situation de témoin privilégié – le jeu d’acteurs assume peut-être un peu trop les archétypes de la culture polynésienne et accentue sans doute l’impression de suivre avant tout un remarquable témoignage ethnographique.

Désert initiatique

Avec Theeb, premier long-métrage du jordanien Naji Abu Nowar, on part pour l’Arabie de Lawrence et de l’occupation britannique, au cœur de la première guerre mondiale. Dans ce contexte géopolitique à peine esquissé, entre la fable et l’Histoire, un jeune bédouin, Theeb, suit son frère, sollicité par un soldat anglais pour être guidé dans un désert miné par des pillards et des rivalités autour de la construction d’une ligne de chemin de fer, et fera l’apprentissage de la violence des hommes. D’une dramaturgie classique et serrée, ce film d’initiation, magnifié par la pureté minérale de paysages hostiles et une bande sonore discrète autant qu’évocatrice, distille un irrésistible et fascinant mystère, auquel le rôle-titre confié au rayonnant Jacir Eid ne se montre pas étranger.

Autre milieu aride, les montagnes afghanes de Wolf and Sheep de la jeune réalisatrice Shahrbanddo Sadat croisent le documentaire avec la parabole, selon un procédé à l’habileté un rien démonstrative. La vie pastorale, et ses menues misères quotidiennes, est scandée par l’apparition nocturne d’un loup sur deux pattes et d’une fée verte sortis des légendes ancestrales, image et prémonition de la menace de combattants non nommés et qui pousseront finalement à la migration.

Impossible retour

La politique s’invite comme passé traumatique dans le puissant Go Home de Jihane Chouaib, premier long-métrage de fiction d’une réalisatrice qui a déjà une quinzaine d’années d’expérience cinématographique, sensible ici dans la remarquable maîtrise des moyens. En quête de vérité sur la tragédie qui a secoué sa famille au cœur de la guerre civile, Nada revient sur les traces de son enfance dans ce village baigné par l’hiver libanais. L’actrice iranienne Golshifteh Farahani,qui a joué avec Louis Garrel et dont elle fut un temps la compagne, s’y révèle littéralement envoûtante, parfois presque déroutante dans l’expression distante de la blessure. Ses partenaires ne se montrent pas moins attachants, de la grand-mère à l’adolescent voisin, François Nour, qui essaie de nouer une idylle avec la jeune femme.

Sur la trace du conte

Enfin, partons pour le conte et La Jeune fille sans mains. Inspiré par le conte de Grimm et l’adaptation de Olivier Py, le film d’animation de Sébastien Laudenbach reprend l’histoire de ce meunier pauvre qui vendra sa fille au Diable pour ne plus mourir de faim. Dessinés comme à l’encre de chine, les personnages deviennent des formes mouvantes qui se mêlent aux éléments dans une poésie décantée qui n’élude pas la cruauté de l’histoire, ni la crudité de la vie – on voit par exemple l’héroïne et son enfant assouvir leurs besoins naturels dans la nature, quand le rouge sang ne cherche jamais à masquer l’horreur. Une belle réussite, émouvante, autant pour les grands, sinon plus, que pour les petits.

Par Gilles Charlassier

A ne pas manquer : La Jeune fille sans mains de Sébastien Laudenbach, sortie le 14 décembre, Go Home de Jihane Chouaib, sortie le 7 décembre, et Theeb de Naji Abu Nowar, sortie le 23 novembre

A voir : Tanna, de Bantley Dean et Martin Butler, sortie le 16 novembre

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Il y a 120 ans, en janvier 1898, Zola écrivait son "J'accuse". Journalistes, avocats, universitaires, écrivains, nous sommes les Stylos Noirs, rdv sur Twitter et Facebook @Stylosnoirs