24 février 2012
Regis Jauffret/ L’enfer des autres

Lorsqu’on avait appris, quelque part en 2010, que Régis Jauffret allait s’attaquer à l’histoire de Josef Fritzl, cela nous était apparu comme une évidence. Qui d’autre pour s’attaquer à ce fait divers aussi insensé qu’horrifique ? Et puis le roman-monstre, événement de la rentrée de janvier, est arrivé. Monstrueux par son contenu, évidemment, mais aussi par sa forme hybride : partant du fait divers, Jauffret en fait un plus-que-roman. Là où la raison et la morale s’inclinent, là où la pensée ne peut plus avancer qu’à tâtons (Vingt-quatre ans dans une cave ? Vingt-quatre ans de viols, de vie de famille, de packs de lait, de rats, de coups, une vie sans voir le ciel ?) commence la littérature. La vie dans cette cave est impensable, inimaginable : le roman est là pour remplir ce vide. Alors non, ce ne sera pas exactement Oui-oui en vacances – vous qui entrez ici, oubliez tout ce que vous avez pu voir jusqu’à présent. Mais il ne s’agira pas pour autant, évidemment, d’un voyeurisme de tabloïds, et bien plutôt d’une exploration du mal, d’un grand et terrible éclat de rire devant notre effroyable humanité. Car, comme toujours chez Jauffret, l’humour (extrêmement) noir nous permet de remuer malgré tout les jambes dans le marais où nous nous embourbons (Un exemple parmi cent autres : « Il est mort un mardi dans un supermarché de Linz où il était venu se renseigner au sujet d’une promotion sur un lit à eau. », ainsi s’achève le pathétique parcours de l’avocat de Fritzl).

Asphyxie

Mais même l’humour ne peut pas tout. Petit à petit, au fil des pages, on sent que l’auteur s’asphyxie devant tant d’horreurs, jusqu’à en perdre parfois le grincement de dents qui faisait sa force. Le roman, dans son ensemble, suit aussi cette pente : après une première partie époustouflante, construite à base de sauts de puce temporels astucieux et aériens qui forment un parfait contre-point au propos, la seconde partie, située presque entièrement dans la cave, s’épuise parfois. L’auteur nous emmenait, avec une grande habileté, du procès aux faits, des abjects et grotesques échanges entre Fritzl et son avocat à la propre enquête de Jauffret sur le terrain, d’une projection quarante ans plus tard jusqu’à la jeunesse d’Angelika et la genèse du crime. La grande mission du roman – restructurer le temps – était brillamment accomplie. Puis Jauffret a dû se confronter à un autre défi majeur relatif à la temporalité : comment transmettre la sensation de ces 24 années passées sous terre ? Il n’y en a probablement qu’une, et c’était de nous faire vivre, nous aussi, de longues heures, de longs jours dans cette cave. Les pages s’accumulent, on souffre, on plonge, mais force est de reconnaître que le but est atteint. Si le mystère (du mal) demeure entier, le livre nous en rapproche aussi près que possible.

Ces réserves émises, revenons-en à l’essentiel : Régis Jauffret est un grand romancier. Lui qui avait démontré sa prodigieuse capacité à enfanter des mondes à partir d’un seul gigot (Univers, univers, pour ne citer qu’une seule de ses réussites passées), s’insère cette fois-ci dans le réel pour en pallier les insuffisances. Son art de la narration s’affine de livres en livres. Il nous mène où il veut, généralement assez loin dans l’enfer des autres, qu’on s’évertue, par oxymore, à appeler la vie. Il excelle (jusqu’à l’excès) dans la métaphore extravagante et visuelle. Il est sinistre, il est violent, mais pourquoi le lui reprocher ? Blâme-t-on le loup d’être affamé ?

On ressort de ce monstrueux roman avec comme une légère envie de promenade en forêt. On en ressort aussi avec la sensation que la littérature peut presque tout, et ce sera sûrement ça, la bouffée d’air pur.

 Par Pierre Ducrozet

Claustria, Régis Jauffret, Éditions du Seuil, 536 p., 21,90 €

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