14 novembre 2019
Rameau piégé à Genève

Sous son allure presque mathématique de traité de l’amour, tout à fait dans la veine du Siècle des Lumières, Les indes galantes de Rameau ne manquerait pourtant pas d’acuité à l’heure des smartphones et applis de rencontre défiant les frontières pour mieux affirmer la permanence et l’inconstance des sentiments sous tous les climats. Ce n’est pourtant pas cette transposition – peut-être trop facile – de l’album faussement ethnographique concocté par le compositeur français avec son librettiste Fuzelier que Lydia Steier a choisie pour sa production commandée par Aviel Cahn et le Grand-Théâtre de Genève, où l’ouvrage n’avait encore jamais été donné.

La scénographie de Heike Scheele, reproduisant la salle d’un théâtre malmené par quelque conflit armé, accompagne un angle dramaturgique, développé par Krystian Lada, qui prend au sérieux l’artifice de la rivalité entre les déités de l’amour et de la guerre – sans doute pour faire écho aux rumeurs belliqueuses qui sourdent de part le monde auxquelles Genève, « ville qui joue un rôle prépondérant dans les droits humains dans le monde », selon les mots de la metteur en scène, se devrait de guetter. C’est ainsi qu’après les nonchalances lascives réglées par Demis Volpi, aux vertus illustratives, qui confinent à l’inertie et ne mettent pas en avant toutes les potentialités du Ballet du Grand-Théâtre de Genève, les hommes de Bellone, que Katharina Schlipf a habillés d’un bleu militaire et policier, imposent leur brutalité. Dans un dispositif de mise en abyme plutôt habile et lisible – du moins dans la première partie –, les intrigues des quatre entrées sont jouées comme des divertissements pour les soldats, non sans domination sadique des vaincus.

Prima la scena

C’est sans doute la première entrée, Le turc généreux, qui se révèle la plus réussie. L’efficacité de l’enchaînement, sans la reprise de l’Ouverture, avec la fin du Prologue, compense passablement une coupure, qui, comme les quelques autres menus coups de ciseaux dans les deux premiers tableaux, pour regrettables qu’ils puissent être, ne défigurent pas l’équilibre formel général. Une caisse noire de costumes étiquetée L’enlèvement au sérail, fait un clin d’oeil à la parenté entre le trio amoureux entre Emilie, Osman et Valère, et le singspiel de Mozart, lequel sera la prochaine production à l’affiche de l’opéra genevois en janvier. On pardonnera le premier degré des bruitages additionnels, de mitraillettes, bombardements et tremblements telluriques, caprice adolescent dont la prévisibilité répétitive finit par devenir lassante, pour garder sa confiance dans la fluidité dramatique du spectacle. La confiscation de l’architecture de l’oeuvre par la mise en scène finit par poser de sérieux problèmes après l’entracte, quand tous les numéros dansés qui couronnent Les fleurs sont basculés au début de l’entrée, réduits à un duo devant un voile à l’avant du plateau, ignorant les évidentes ressources de la partition en termes d’ensembles chorégraphiques, et déséquilibrant la tension musicale. Quant aux Sauvages, le sacrifice du dernier air de Zima et de l’indispensable Chaconne finale, pour complaire à une transformation en prière du festif Calumet de la paix, achève une défiguration de la comédie-ballet de Rameau, à l’image du décor muré et réduit en ruines en seconde partie de soirée, sous les pertinentes lumières, parfois blafardes, de Olaf Freese.

Fidèle aux intentions pragmatiques du compositeur, la distribution vocale répartit la polyvalence des rôles selon les affinités de tessitures et de caractères. Kristina Mkhitaryan défend la séduisante sensualité d’Hébé, Emilie et Zima. Roberta Mameli cisèle la fraîcheur d’Amour et Zaïre. Les interventions de Phani reviennent à Claire de Sévigné, membre du Jeune Ensemble du Grand Théâtre, et celles de Fatime à Amina Edris, d’une belle vitalité. Côté messieurs, Renato Dolcini impose en Bellone une autorité puissante, voire arrogante, que l’on retrouve en Osman, et adoucie en Adario. Gianluca Buratto assume les répliques d’Ali, tandis qu’Anicio Zorzi Giustiniani fait valoir les couleurs claires et vaillantes de Don Carlos et Damon. Seuls à ne pas être novices dans leurs personnages, Cyril Auvity se distingue par un sens consommé du style et de la déclamation en Valère et Tacmas, quand l’émission solide parfois un rien nasale de François Lis écrase ça et la certaines nuances en Huascar et Don Alvaro. Préparé par Alan Woodbridge, le Choeur du Grand-Théâtre met en avant une jubilatoire précision. Avec la complicité de ses musiciens de la Capella Mediterranea, Leonardo Garcia Alarcón adapte sa connaissance intime et instinctive de l’art de Rameau aux exigences d’une scène qui contrarie la dynamique poétique et rhétorique des Indes galantes. La musique peut beaucoup, mais pas tout. On pourra toujours se consoler avec les chocolats créés à l’occasion de la production – un savoureux cadeau pour les fêtes à ramener de Suisse…

Par Gilles Charlassier

Les indes galantes, Rameau, Grand-Théâtre, Genève, jusqu’au 29 décembre 2019

 

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