11 octobre 2018
Racine version opéra à Garnier

 

Si les wagnériens se pressent à la dernière reprise du désormais légendaire Tristan et Isolde de Peter Sellars et Bill Viola, quand les amateurs de grand opéra français se ruent sur la nouvelle production des Huguenots de Meyerbeer, les chasseurs de création contemporaine n’auront pas manqué de mettre à leur agenda la Bérénice de Michael Jarrell. Poursuivant un cycle de commandes inspirées par le patrimoine littéraire, initié l’an dernier avec Trompe-la-mort de Luca Francesconi à partir de La Comédie humaine de Balzac, c’est un opéra à partir d’une des plus célèbres pièces de Racine que l’Opéra national de Paris met à l’affiche de Garnier en cette rentrée à la météo où l’automne joue les retardataires.
Résumant la tragédie dans un livret qu’il a lui-même écrit, Michael Jarrell reprend l’alexandrin originel qu’il adapte parfois à la nécessité musicale. La fidélité au verbe racinien ne garantit pas pour autant tout à fait celle à la retenue du théâtre classique. La faute sans doute aux inévitables conséquences de la déclamation lyrique : le balancement rhétorique freinant la violente franchise des affects sous le vernis de la bienséance éclate parfois, en particulier dans l’expressivité rocailleuse du Titus de Bo Skhovus. La facture vocale se décante cependant au fil de la soirée, réservant des moments de grâce éthérée avec la Bérénice aux aigus stratosphériques de Barbara Hannigan, jusque dans des adieux aux confins du silence.

Barbara Hannigan au sommet

Le reste du plateau ne manque pas d’atouts pour servir une partition qui présente le mérite de ne pas ignorer les contraintes et les ressources de la voix. Ivan Ludlow ne néglige pas la complexité psychologique du confident et rival, Antiochus. En Paulin, Alastair Miles affirme la gravité de la Loi, quand Julien Behr fait un Arsace d’une appréciable homogénéité. Les répliques parlées de Rina Schenfeld rappelle les origines de la reine de Judée.
Ce sont d’ailleurs les fantômes de l’Histoire antique et récente que convoquent les vidéos de rocafilm, entre images migratoires de diaspora et destruction du Temple, que le roi Hérode avait ordonnée quelques années avant l’accession de Titus au trône, coïncidant avec la répudiation de Bérénice. A la fois solennelle et intimiste, la mise en scène de Claus Guth s’inscrit dans un décor d’antichambre du pouvoir, dessiné par Christian Schmidt, dans l’esprit de Racine.
Quand à la fosse, sous la baguette de Philippe Jordan, avec quelques éléments d’électronique musicale faisant office de perspective mémorielle, elle sert généralement d’écrin à la parole lyrique, et ne s’épanouit vraiment que dans les interludes symphoniques, où la densité sombre de l’orchestration s’affranchit de sa fonction de substrat. En somme, un spectacle qui remplit le cahier des charges, à défaut de renouveler le miracle de Cassandra, monologue lyrique que Jarrell composa il y a plus de vingt, et que l’Athénée a repris au printemps avec l’inoubliable Fanny Ardant.

Par Gilles Charlassier

Bérénice, Palais Garnier, Michael Jarrell, jusqu’au 17 octobre 2018

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