9 avril 2019
Printemps à Los Angeles sous le signe de l’orchestre et de l’orgue

Los Angeles change presque à vue d’oeil. Le quartier de Downtown qui se désertifiait hors des heures de bureau devient désormais un terrain prisé des architectes – et pas seulement. Conçu par Frank Gehry au début des années 2000, le Walt Disney Hall, où le Los Angeles Philharmonic est en résidence, a en quelque sorte été précurseur, en complétant le complexe artistique articulé autour du Chandler Pavillon voisin. Depuis le début de la direction artistique de Gustavo Dudamel en 2009, la phalange angelino s’affirme comme l’une des plus dynamiques du continent américain, sinon au-delà. Tirant sans doute parti des célébrations du centenaire de la formation, la programmation inscrit de manière active la création contemporaine au cœur du répertoire, ainsi qu’en témoigne le concert dirigé le dimanche 7 avril après-midi par Mirga Grazinyte-Tyla.

La première partie donne une tribune à l’agilité à la fois aérée et vigoureuse de Patricia Kopatchinskaja dans le Concerto pour violon en ré mineur opus 35 de Tchaïkovski. Pied nus sur scène, la soliste fait contraster la douceur chantante initiale de l’archet avec une progression nerveuse jusque dans une confrontation passionnelle avec les tutti. La cadence de l’Allegro moderato témoigne d’une belle imagination musicale, en une versatilité d’humeur qui fait songer à Paganini, et s’achève sur une coda haute en couleurs, à l’évidente efficacité dramatique. La Canzonetta respire une tendresse lyrique et décantée, comme une halte tamisée avant un finale en feu d’artifice qui ne verse jamais dans l’exhibition gratuite. Le bon goût de l’exubérance de la Moldave se confirme avec un bis en forme de clin d’oeil audacieux, habile pont vers la musique contemporaine. Gantée de noir, elle étale sur le piano les clusters de l’Hommage à Tchaïkovski de Kurtag, tandis que se décline une ivresse de modulations pastichant avec humour le compositeur russe.

Un pont entre le répertoire et la création contemporaine

Après l’entracte, la chef lituanienne défend la commande que le LA Phil a passée à Unsuk Chin, donnée en première mondiale. SPIRA, a concerto for orchestra, a l’allure d’un perpetuum mobile plongeant dans une pâte sonore qu’il modifie de manière fluide et continue, avec un saisissant chatoiement cinétique. Le travail sur les timbres explore les ressources des effectifs, sans céder à la dispersion formelle. La virtuosité de la pièce séduit à la fois l’intellect et la sensibilité instrumentale, et permet à Mirga Grazinyte-Tyla de confirmer son acuité de la lisibilité du magma orchestral que l’on retrouvera dans sa lecture de La mer de Debussy, à même de faire affleurer les miroitements de la partition du maître français.

Comme c’est souvent l’usage au Walt Disney Hall, le dimanche soir fait résonner l’orgue. Avec Cameron Carpenter, le gardien parfois sévère des églises se transforme en concertiste charmeur. Le présent récital Bach, enrichi par quelques improvisations de l’organiste américain, offre un démenti à la réputation d’austérité de ce répertoire. Outre les préludes écrits pour l’instrument par le Cantor de Leipzig lui-même, Cameron Carpenter livre ses propres transcriptions de la Suite française n°5 en sol majeur BWV 816 et de la Toccata et fugue en ré mineur BWV 565. S’il opacifie parfois un peu clarté polyphonique dans des pages plus limpides au clavecin, le jeu du soliste étasunien impulse au contrepoint une jubilatoire sensualité qui éclot dans la magistrale Passacaille et fugue en ut mineur BWV 582 refermant la soirée. L’iconoclasme a parfois des vertus irrésistibles.

Par Gilles Charlassier

LA Philharmonic et Cameron Carpenter, Walt Disney Hall, Los Angeles, avril 2019

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Il y a 120 ans, en janvier 1898, Zola écrivait son "J'accuse". Journalistes, avocats, universitaires, écrivains, nous sommes les Stylos Noirs, rdv sur Twitter et Facebook @Stylosnoirs