20 août 2015
Prades, un anniversaire hors des sentiers battus

Quintette K. 452
L’ombre de Pau Casals, fuyant le franquisme au pied de la Cerdagne et du Canigou, plane toujours avec bienveillance sur le festival de Prades, et sans doute plus que jamais pour le soixante-cinquième anniversaire d’un des premiers rendez-vous estivaux consacré à la musique de chambre. Cette édition 2015, Michel Lethiec, le directeur artistique, l’a voulu plus que jamais emblématique de l’esprit des lieux, creuset de rencontres de répertoires et de générations : toute de blanc comme les vestes des musiciens, la couverture du programme de cette année est à l’image des « Notes croisées », une invitation à l’imagination, entre découvertes et grands classiques revisités.

Parfums d’Espagne

Entouré de verdure, l’abbaye Saint-Michel de Cuxa constitue le foyer incontournable des grands concerts du soir. En hommage autant à la proximité de l’Espagne voisine qu’aux racines du violoncelliste fondateur, le lundi 3 août propose une traversée de deux siècles d’inspiration ibérique, de Boccherini avec son Quatuor en sol mineur opus 32 n°5, confié au Shanghai Quartet, à José Peris Lacasa, dont Luis Fernando Pérez livre la Danse d’Aragon qu’il vient de composer. Parsemée d’échos oniriques, la partition respire, sous les doigts du pianiste madrilène, une générosité indifférente aux querelles de chapelle, qui dément à la fois la réputation intellectualiste de la création contemporaine autant que les facilités où d’aucuns s’abîment parfois. Entouré de vétérans tels Bruno Pasquier ou Gil Sharon, il fait vibrer les saveurs de la Scène andalouse pour alto, piano et cordes de Turina. Les aînés Peter Frankl, au piano, et Ivan Monighetti, au violoncelle, s’évadent avec l’Intermezzo tiré des Goyescas de Granados et la délicate Pièce en forme de Habanera de Ravel, qui appelle la Troisième Sonate pour violon et piano de Debussy avec Mihaela Martin. La version en trio d’España de Chabrier, prêtée par Olivier Kaspar, impulse une énergie qui éclate dans la Pantomime et danse rituelle du feu extraite de L’Amour sorcier que Manuel de Falla a réalisé lui-même pour quatuor, contrebasse et piano, conclusion aussi spectaculaire que passionnée à laquelle le public réagit sans se faire prier.

Trio de quintettes

Le lendemain, c’est à un condensé du génie de Prades que l’on est convié, autour des « grands quintettes ». Celui de Jean-Chrétien Bach, opus 11 n°6 en ré majeur, trouve ici une trop rare tribune, en dehors des niches spécialisées – ce n’est pas le moindre des mérites de Michel Lethiec et du festival de mettre en regard le dernier fils de Jean-Sébastien avec Mozart, qui l’admirait au point d’avoir transcrit quatre de ses concertos pour clavier que l’on regarde comme les quatre premier opus pour piano de l’enfant de Salzbourg. Dans la partition de celui que l’on surnommait le « Bach de Londres », les volutes de la flûte de Patrick Gallois et du hautbois de Jean-Louis Capezzali mettent en avant un sens affirmé de la coloration du compositeur qui rehausse une sève mélodique portant l’empreinte de son époque. Indéniablement, le Quintette pour piano et vents en mi bémol majeur K452 du cadet développe l’originalité de l’instrumentation au diapason d’une inspiration inventive que les solistes réunis autour du piano de Peter Frankl détaillent avec gourmandise – de Michel Lethiec à la clarinette au basson de Giorgio Mandolesi, en passant par le cor d’André Cazalet en sus du hautbois du Bach que l’on retrouve sans déplaisir. Le monumental Quintette à deux violoncelles opus  163 de Schubert témoigne de l’énergie inflexible du Fine Arts Quartet, sous la houlette de son premier violon Ralph Evans, au leadership imperturbable.
L’on ne saurait refermer notre passage dans la plaine de Conflent sans évoquer les rendez-vous de l’après-midi disséminé dans le pays, à l’image du concert de l’Adami à Cattlar, ou encore des Valses de Strauss revisitées par Schoenberg et ses amis au tournant des années que l’on goûte au Casino de Vernet mardi 4 août. Fidèle et pourtant différentes, ainsi résonnent dans leur fragile transcription Roses du Sud ou La Valse de l’Empereur, dans laquelle le théoricien du dodécaphonisme a pu disposer d’un septuor plus fourni – avec en plus du piano et des cordes, une flûte et une clarinette, où s’illustrent respectivement Patrick Gallois et Isaac Rodriguez. Les plaisirs musicaux savent, une fois de plus à Prades, sortir des sentiers battus.

Par Gilles Charlassier

Festival de Prades – concerts des 3 et 4 août 2015

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