14 décembre 2013
Plaisirs versaillais

orlando versailles 2
Lieu magique entre tous, l’opéra de Versailles accueille régulièrement des productions de province, leur assurant de la sorte une visibilité parisienne. Ainsi en est-il de l’Orlando proposé par Rennes mis en scène par Eric Vigner. Premier de la « trilogie » que Haendel a tirée de l’Arioste, il est aussi le plus rarement représenté, quand Ariodante, et surtout Alcina – que l’on retrouvera à Garnier en janvier prochain dans la très esthétique vision de Robert Carsen – connaissent bien davantage les faveurs du public. Sans doute la faute en incombe-t-elle à un livret inégal – en particulier un premier acte sans grand relief, alors que les deux autres, et surtout le deuxième, regorge d’invention mélodique et dramatique.

Orlando avec majordomes

Si le travail Eric Vigner a le mérite de ne pas forcer le livret dans quelque transposition plus ou moins hasardeuse, il s’en tient cependant un peu trop à une illustration, parsemée de paillettes « modernes » pour éviter de succomber à la naphtaline de la reconstitution historique. Seule originalité un peu factice, les deux acteurs en noir, sorte de majordomes rappelant l’illusion théâtrale. Dans le rôle-titre, David DQ Lee a certes les notes, mais une allure presqu’aussi pâle que son costume. Adriana Kucerova ne démérite pas en Angelica, mais on peut préférer le Medoro charnu de Kristina Hammarström et la fraîcheur un peu acidulée de Sunhae Im, Dorinda. Pour la basse Zoroastre, il faudra se contenter de la présence sans élégance de Luigi De Donato. Il reste la baguette impulsive de Jean-Christophe Spinosi, qui pousse parfois l’expressivité au-delà du nécessaire.

Une redécouverte majeure

Oublions le film de Milos Forman : Salieri n’est pas le rival jaloux de Mozart, son cadet de six ans. Négligé par la postérité, il a pourtant suscité l’admiration de Berlioz, et de ses élèves, parmi lesquels on compte rien moins que Beethoven, Schubert ou Liszt. En 1784, il fait de remarquables débuts parisiens avec Les Danaïdes, que le Centre de musique baroque de Versailles et le Palazetto Bru Zane sortent aujourd’hui du sommeil où l’ouvrage était resté injustement plongé depuis presque deux siècles. Après le Theater an der Wien, à Vienne, c’est au public parisien de redécouvrir cette admirable partition. Après un premier acte d’exposition relativement conventionnel, l’inspiration prend un tour presque romantique avec la déclaration vengeresse de Danaüs et l’émouvante douleur d’Hypermnestre. Le sens du contraste dramatique, qui ne se relâche plus, atteint son paroxysme dans un finale infernal qui ne déparerait pas avec les démons de Don Giovanni.
Avec son orchestre Les Talents lyriques, Christophe Rousset est sans doute à ce jour l’un des meilleurs serviteurs de ce répertoire à l’aube du romantisme – comme en témoigne sa Médée au Théâtre des Champs Elysées la saison passée. Plus encore que dans le Cherubini, le chef français laisse les couleurs s’épanouir, et met en valeur la richesse expressive de cette musique. D’autant qu’il a su très bien s’entourer. A commencer par le puissant Danaüs de Tassis Christoyannis, décidément aussi incontournable dans Verdi que dans l’opéra français de la fin du dix-huitième. Sans renoncer à son identité vocale, il démontre que justesse stylistique peut rimer avec générosité expressive. On trouve en Judith van Wanroij une Hypermnestre aussi subtile qu’émouvante. Saluons également le Lyncée de Philippe Talbot, la Plancippe de Katia Velletaz et le Pélagus de Thomas Dollié, sans oublier les impressionnants Chantres du Centre de musique baroque de Versailles, préparés par Olivier Schneebeli. Une belle découverte dont on guettera la gravure discographique…

Amours et beuverie façon Grand Siècle

Après Elena de Cavalli sur la scène versaillaise, venue d’Aix-en-Provence avant de tourner à Lille et Nantes, c’est par un florilège d’airs français du dix-septième siècle – Lambert et Charpentier entre autres –  que se referme le mois de décembre. Airs d’amour et à boire, le programme présenté par William Christie, au clavecin, avec quelques musiciens des Arts Florissants et cinq chanteurs fidèles – Emmanuelle de Negri, Anna Reinhold, Cyril Auvity, Marc Mauillon et Lisandro Abadie – ménage une habile alternance des affects jusqu’à une conclusion touchante de retenue mélancolique. C’est assurément un répertoire qui laisse une marge à l’inventivité des interprètes, et ceux de ce lundi soir ne s’en privent pas, pour le plus grand plaisir du public. Un bien sympathique viatique pour les fêtes…
Gilles Charlassier
Orlando, 21 novembre 2013 ; Les Danaïdes, 27 novembre 2013 ; Concert, 16 décembre 2013 – Opéra de Versailles

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