5 mai 2013
Pierre Block de Friberg / Sur ses deux pieds

Son nom ressemble à celui d’un personnage d’Alexandre Dumas. Il évoque aussi la solidité et la stabilité à l’image de la grille ô combien pérenne des programmes de France 5 dont il est le directeur depuis 2010. Pierre Block de Friberg a su tracer sa route tout comme son père qui construisit la première grande voie de communication à Madagascar. Entré comme stagiaire à la création de la chaîne il y a presque 20 ans, ce passionné de jazz et d’art moderne auquel il manque définitivement une 25 ème heure chaque jour, a le triomphe modeste.  “J’aime avoir les mains dans le cambouis” s’amuse- t’il tout en rendant hommage à ses prédécesseurs et cette équipe qui a réussi à faire de cette chaîne la pépite du groupe France Télévisions. Son audience a atteint des records l’an dernier malgré la concurrence de toutes les chaînes TNT avec des émissions qui créent avant tout du lien. De Jean-Luc Petitrenaud à Sophie Jovillard, d’Alessandra Sublet à François Busnel ou Yves Calvi, des duos Noëlle Bréham/Stéphane Marie de Silence ça pousse et Michel Cymes/Marina Carrère d’Encausse du Magazine de la santé  à la joyeuse bande de Médias le Magazine, la chaîne a su établir avec talent une proximité avec le spectateur sans renoncer à son ADN, expliquer en évitant que cela soit ennuyeux. Très discret- vous ne le trouverez ni sur Wikipédia ni sur les réseaux sociaux “pas le temps, et comme j’aime faire les choses à fond…”, il parle pour autant volontiers de ce travail de “pointilliste qu’est la direction de programmes”, tutoyant facilement avec un sourire aux lèvres qui finit souvent en un généreux éclat de rire.

Comment êtes-vous arrivé à la télévision?

Très tardivement. Comme beaucoup de lycéens, j’avais du mal à me prononcer sur une orientation. J’ai choisi le tronc commun économie et culture générale. C’était pour moi quelque chose d’équilibré, d’avoir un enseignement dans toutes les matières pour avoir le plus de choix possibles en sortant. Je voulais toutefois m’orienter vers la communication et la culture, et j’ai finalement atterri dans une fac d’artistes pour un cursus art/communication. On y formait des “médiateurs culturels”, ces gens qui travaillent dans les galeries, les musées, chargés de véhiculer l’art soit dans un aspect mercantile ou de service public. Par ailleurs, on nous demandait de pratiquer en même temps ce que l’on était censé défendre, les arts plastiques ou encore la photographie. Il y avait également un stage obligatoire chaque année; lorsque Jean-Marie Cavada, qui était avec La Marche du siècle, LA figure du journalisme à la télévision, a lancé La Cinquième, j’ai envoyé mon CV et j’ai été pris. On a alors sondé avant le lancement les gens pour savoir ce qu’ils attendaient-ce qui n’était pas forcement très juste vu la différence qui existe toujours entre ce que les gens souhaitent et ce qu’ils consomment vraiment…Dès le départ, on a voulu un contact direct avec le spectateur; nous avons ainsi été la première chaîne à avoir un site internet.

Après la fusion avec Arte qui a duré de 1997 à 2000, date où la Cinquième est devenue France 5, comment voyez-vous aujourd’hui la coexistence de ces deux chaînes a priori toutes deux à vocation “culturelle”?

Je pense que nous sommes totalement complémentaires entre notre chaîne qui prône l’accessibilité de ses programmes et qui n’ostracise personne  et Arte qui a une vocation culturelle profonde et européenne et qui a été créée pour que le spectateur y voie des choses qu’il ne verrait nulle part ailleurs. Maintenant, il est vrai que leur ligne éditoriale évolue, qu’ils ont de plus en plus de programmes incarnés par exemple, et que l’après-midi, leurs programmes tendent à ressembler aux nôtres…

On pourrait vous reprocher de votre côté de faire de l’infotainment avec une émission comme C’est à vous!

Nous avons été voulus comme une chaîne populaire, dans le bon sens du terme. En devenant France 5, nous avons sensiblement changé de ligne éditoriale par rapport à La Cinquième, qui était une chaîne éducative. Avec internet, on ne peut plus proposer aux enfants de se retrouver devant un poste à heure dite avec un programme en noir et blanc comme dans les années 70! Nous parions aujourd’hui avant tout  sur la curiosité des téléspectateurs. Avec C à vous, nous proposons des contenus diversifiés et de qualité, ancrés dans l’actualité, de l’humeur et même de l’humour, à une heure de grande écoute. Il faut noter que C à vous encadre par ailleurs un  magazine quotidien culturel, Entrée Libre, un pari pas évident à 20 heures, mais réussi depuis la rentrée 2011.

Comment vont s’impacter chez vous les restrictions budgétaires?

Dans le coût de la grille. C’est des choix que l’on a à faire. Il est normal qu’en cette période de crise, l’audiovisuel public doive participer à l’effort de guerre. Pour autant, il est hors de question, comme le dit Bruno Patino (nouveau Directeur des programmes de France Télévisions et ancien directeur de France 5), “d’éteindre la lumière”. On devra faire des choix qui vont être difficiles surtout pour une chaîne qui a toujours travaillé dans le système D et à laquelle on demande de passer dans le système E! Mais qu’à cela ne tienne, c’est aussi une opportunité formidable d’adaptation qui est pour moi la chose la plus motivante qui soit dans une vie professionnelle.  Il va falloir changer notre manière de produire aussi face à ce “low cost” qui nous damne le pion sur certaines chaînes avec des reportages sur les descentes de police au bois de Boulogne en face de nos documentaires qui demandent parfois six mois d’écriture.

Les documentaires représentent quelle part dans la grille?

Environ la moitié, le reste étant pour les magazines- 36 % et 14 % pour la jeunesse. Pour fidéliser le public et éviter une grille “froide”, il faut un visage, une incarnation, de la contextualisation et des documentaires exigeants comme Zambie, à qui profite le cuivre? pour lequel nous avons eu le prix Albert Londres et qui a permis la fermeture là-bas d’une usine ultra polluante de la multinationale Glencore. Nous avons aussi eu un prix au Festival de Sundance avec Cinq caméras brisées, une histoire palestinienne, nommé aux Oscars 2012. L’an dernier a été l’année de tous les records, avec notamment le prix CB News de la meilleure Chaîne TV! On n’hésite pas non plus à traiter les sujets qui fâchent comme dans la série Les réseaux de l’extrême ou Manipulation.

La collection emblématique Empreintes s’arrête définitivement en mai prochain…

Oui, elle a duré six ans au lieu des quatre années prévues à l’origine. Nous allons proposer une nouvelle série Duels, présentée toujours par Annick Cojean et qui s’intéressera à travers des documentaires aux rivalités entre deux personnes, voulues ou non et leur incidence sur le monde: Karpov/Kasparov, Chanel/Schiaparelli, Pinault/Arnaud, Sartre/Camus, en recherchant à nouveau ce supplément d'”âme” . Nous lançons aussi un magazine quotidien en direct, de 12 à 13 heures sur le mieux-vivre et les nouvelles solidarités. On pourrait se poser la question de savoir pourquoi on est assez fou de lancer un magazine en mi-journée alors que toutes les chaînes investissent sur leurs soirées mais  si France 5 se porte bien, c’est que l’on a une structure de grille qui a été créée il y bien longtemps avec des gens qui en connaissent parfaitement le fonctionnement et des animateurs qui y sont tous légitimes. Aujourd’hui La Grande librairie avec jusqu’à 450 000 téléspectateurs est l’émission la plus prescriptrice en matière d’achat de livres.

Des bruits de couloirs évoquent le départ d’Alessandra Sublet pour France 2. Vous avez peur de la perdre?

Oui, c’est toujours une crainte; en même temps c’est la vie! On n’a pas les moyens sur une chaîne comme la nôtre de garder les gens s’ils ont envie de nous quitter…Notre vocation est aussi de trouver des nouveaux visages et je comprends parfaitement la lassitude. Pour Antoine de Maximy, il a arrêté un an et demi et est revenu avec J’irai dormir chez vous dès qu’il en a eu à nouveau envie. Je pense par ailleurs que la force de nos émissions est parfois  plus forte que les animateurs.

Est-ce le temps, au beau fixe, sur la terrasse de son bureau où se déroule l’interview? L’enthousiasme de ce patron de chaîne est communicatif;  il revendique avoir été à bonne école entre Jean Mino et Bruno Patino, réussissant à ne pas avoir de “cadavres” derrière lui. Voilà qui, sans doute, lui a pris un peu plus de temps pour arriver au dernier étage…

par Laetitia Monsacré

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