5 janvier 2016

Noël 2015. Alice se souviendrait de celui-là une fois encore. Et nullement pour avoir été ce vendredi 25 décembre téléportée aux Pays des Merveilles. Il y avait pourtant eu cette impression d’un joli conte alors qu’elle avait vu un cerf et quatre biches sortir du bois, sautant majestueusement dans la plaine. Une voiture était sur la route, le pare-choc tombé sur la chaussée. L’animal semblait avoir gagné même si la biche, animal fragile s’il en est, fut sans doute allée mourir plus loin. Le couple qui conduisait trop vite en serait pour une réparation onéreuse car on ne pouvait faire de constat avec un cervidé; ils n’auraient pas non plus de gibier offert par dame nature pour agrémenter leur réveillon. Alice songeait en cette première semaine de l’année à ce que celui-ci lui avait coûté. Non pas financièrement, cela elle le laissait aux journaux télévisés, mais en désillusions. En peine aussi de voir qu’une fois encore, les cadeaux n’avaient été que ceux qu’elle s’était offert à elle-même.

Depuis ce Noël où petite, on l’avait oublié sous le sapin, elle avait pris les devants. Choisi de ne plus subir, de ne plus être atteinte tout en jouant le jeu car il le fallait bien s’y plier, ne serait-ce pour les enfants, mais pas au point d’en avoir la bouche ni les lèvres déformées par un herpès comme à ses douze ans. Ni les yeux remplis de larmes à voir sa mère emportée dans une civière, sauvée in extremis d’un oedeme de quincke une veillée de Noël rendue funèbre par la mort, quelques jours plus tôt, de son demi-frère.

Alice avait pourtant aimé ce dîner un peu plus savoureux que les autres soirs de la semaine, l’assemblée réduite qui avait permit de passer tôt à table, le feu dans la cheminée, le vin que l’on avait mis en carafe, exhalant ses parfums enfermés depuis des décennies dans la bouteille. Il y avait eu quelques cris mais c’était la vie pensait-elle. La vie qui lui donnait ce qu’elle attendait d’elle, pas des miracles, juste de quoi tenter d’accéder à sa dose de bonheur. Une petite dose rien qu’à elle, faite de ce qu’elle aimait, avec ceux qu’elle aimait. Bien sûr, manquait à l’appel son frère de coeur, celui qu’elle avait trouvé sur sa route à défaut du berceau. Il avait laissé la place, dans l’élégance, dans le repli. Jules et Jim ce n’était pas pour elle, d’autant que cela finissait mal. Et comme n’est pas Truffaut qui veut…

D’ailleurs, la suite avait bientôt ressemblé à un mauvais film; le dos qui se bloque; le mascara qui coule sous les larmes de douleur; une conversation dans le lit qui s’abat comme une fin de non-recevoir; les compromis qui virent à la compromission; les mots qui déchirent; le chien qui vacille, l’entendement aussi. Tout s’était mis à tanguer. Le ciel en cette fin d’année semblait s’être ouvert en deux, balayant les personnages d’une pièce de théâtre qui se transformait en tragédie, semblable à celle qui animait les dieux grecs. L’attirance magnétique revêtait les habits des êtres qui se sont déjà connus et se retrouvent ensuite pour le meilleur, et pour le pire. Il fallait solder dans cette vie là ce que l’on n’avait pas su régler dans les précédentes. Etre trahie, être déçue, se retrouver seule face à l’angoisse, perdre l’esprit à défaut de la vie.

Alice résistait tant bien que mal face à cette déferlante; elle savait faire, elle avait appris. Dans les livres, dans les films, dans la musique; dans les étés, dans les hivers. Et plus qu’elle ne le pensait, dans les autres. Les hommes, les femmes, les enfants, les animaux, les arbres, le soleil, la pluie, la lune, la terre. Elle avait la poigne, les planètes le lui avaient murmuré. Le mieux était à venir, pour ce qui lui restait à vivre. Tantôt seule, tantôt accompagnée. Tantôt triste, tantôt gaie. En un mot vivante, sans doute plus que beaucoup d’autres. Pas de biche à Noël, c’était le prix à payer.

Par April Wheeler

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Il y a 120 ans, en janvier 1898, Zola écrivait son "J'accuse". Journalistes, avocats, universitaires, écrivains, nous sommes les Stylos Noirs, rdv sur Twitter et Facebook @Stylosnoirs