7 octobre 2020
Ouverture de saison sous le signe de Jeanne d’Arc à Metz

La crise sanitaire a fortement impacté le monde du spectacle vivant. Outre les mesures restrictives dans l’accueil du public, avec des variantes au gré des situations épidémiologiques locales, c’est parfois la programmation qui a dû être repensée, comme à Toulouse ou Montpellier, ou avec des adaptations scéniques, comme à Bordeaux. L’Opéra-Théâtre de Metz n’a pas voulu sacrifier la nouvelle production de Giovanna d’Arco de Verdi prévue dans le cadre des célébrations du huit-centième anniversaire de la Cathédrale Saint-Etienne de la cité mosellane – en pierre de Jaumont, c’est la cathédrale de France qui a la plus grande surface vitrée et les plus grandes verrières gothiques d’Europe. L’essentielle concession aux circonstances pandémiques est la légère réduction des effectifs des cordes, contrebalancée par un élargissement de la fosse orchestrale sur une partie du parterre, favorisant une meilleure présence acoustique des instruments.

Réglée par le directeur de l’institution lyrique messine, Paul-Emile Fourny, la mise en scène concentre habilement l’attention sur les trois protagonistes de cet opéra de jeunesse de Verdi qui n’avait encore jamais été donné dans la métropole lorraine. En collaboration avec son éclairagiste Patrick Méeüs, le metteur en scène belge élabore une scénographie dépouillée, qui laisse aux vidéos conçues par Virgile Koering le soin de façonner les illusions et les atmosphères, tantôt dans un registre de symbolisation plus ou moins abstraite, à l’exemple des lames métalliques buissonnantes, prison mentale ou songe d’armes, tantôt illustration des lieux de l’intrigue, dont l’une des plus colorées et des plus réussies reste la nef de la cathédrale de Reims pour la scène du couronnement au troisième acte.

Les quelques mouvements chorégraphiques confiés par Aurélie Barré à cinq solistes (une femme et quatre hommes) permet de laisser une tribune au ballet de la maison pendant l’ouverture, dans le respect des consignes, et résume de manière prémonitoire les tourments d’une héroïne accusée de commerce avec Satan. Quant aux costumes, ingénieusement dessinés par Giovanna Fiorentini pour dissimuler, pour le choeur, un masque réglementaire pendant leurs déambulations, ils s’affirment comme une variation parfois un rien chargée sur les sources historiques, pour mieux condenser le caractère des personnages, entre la bure du père, le flamboiement royal, avec une tête de bélier sur l’épaule pour enseigne, l’austérité mystique de Jeanne et l’écru de la foule soldatesque.

Une Jeanne d’Arc incandescente

Réduit presque à un oratorio, l’ouvrage est d’abord un écrin pour les voix, et au premier rang, celle de Jeanne d’Arc. Pour sa prise de rôle en guerrière habitée, Patrizia Ciofi fait la démonstration de sa sensibilité et de sa musicalité, qui transsubstantie en puissance expressive les fragilités de l’évolution inéluctable d’un timbre reconnaissable, à la ligne discrètement feutrée. La soprano italienne restitue avec un investissement saisissant la vulnérabilité et les déchirements de l’héroïne, où la relative légèreté belcantiste n’oublie jamais la sève dramatique. En Charles VII, Jean-François Boras équilibre présence et élégance du style. Si son air d’entrée laisse affleurer quelques menues scories, le ténor monégasque donne rapidement toute la mesure de son métier et de son instinct lyrique, et se montre au meilleur après l’entracte, tant dans les soli que dans les ensembles, avec un éclat qui n’oublie jamais le cisèlement des affects et des émotions. Pierre-Yves Trubot incarne l’autorité de Jacques, le père de Jeanne, avec une crédibilité et une intelligence dramatique évidentes qui compense les réserves que l’on pourrait faire sur quelques instabilités dans une émission ça et là un rien charbonneuse.

Les interventions de Talbot reviennent à un solide Giovanni Furlanetto, tandis que celle de Delil est dévolue à Daegweon Choi, membre des choeurs, qui, sous la houlette de Nathalie Marmeuse, remplissent leur office parfois imposant, mais jamais écrasant. A la tête de l’Orchestre national de Metz, Roberto Rizzi Brignoli défend avec un sens confirmé de l’italianità les couleurs et les saveurs d’une partition tout à tour vigoureuse et délicate, charnière dans l’évolution du langage du premier Verdi : on y trouve autant le mordant du rythme que la confession intime. Avec cette production respectueuse, Metz participe à la réévaluation d’un opus qui n’a sans doute pas encore la place qu’il mérite dans le répertoire.

Par Gilles Charlassier

Giovanna d’Arco, Verdi, Opéra-Théâtre Metz, du 2 au 8 octobre 2020

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