10 juin 2013
Fabienne Servan Schreiber/ Never complain

Entre le  feu et le charbon, Fabienne Servan-Schreiber n’a pas su choisir. Alors, elle est aujourd’hui à la tête d’une société de production audiovisuelle Cinétévé, comptant une vingtaine de permanents, et la mère d’une famille nombreuse-“j’adore les bébés”, militante “de faire les gosses par deux”. Elle en a eu six- trois sont arrivés à l’âge adulte- avec celui qui, après 34 ans de vie commune, est devenu en 2009 son mari, l’homme politique Henri Weber “grâce auquel on s’en est sortis.” Ajoutant que, face au drame de perdre des enfants, “on s’ accroche à ce qui est bien.” Sacré destin que celui de cette héritière de cette famille allemande arrivée en France il y a deux générations et dont le grand-père, Robert avec son frère Emile, créa le journal économique Les Echos.  Ses cousins furent de grands patrons de presse- Jean-Jacques avec l’Express et Jean- Louis, L’Expansion, Psychologie Magazine et aujourd’hui Clés. Son beau-père était Antoine Stern grand banquier et c’est dans l’hôtel particulier familial de la rue Barbet de Jouy, qu’elle grandit avec son “petit frère” comme elle l’appelle- Edouard Stern, assassiné par sa maîtresse en Suisse il y a huit ans. “La vie ne vous fait pas de cadeaux” ajoute-t’elle, témoin par ailleurs engagée que cela soit au Chili où elle se rendit en 1983 pour réaliser un documentaire sur les dix ans du coup d’Etat ou récemment, avec 2′ pour la Syrie, des clips présentés par des personnalités, montrant de terribles vidéos tournées par les Syriens. C’est dans son bureau, avec les nominations aux Sept d’or accrochées au mur, qu’elle reçoit, tout juste rentrée de Cannes où elle était pour vendre ses programmes mais aussi voir des films “qui presque tous avaient un psy!”. Un métier sans doute qu’elle aurait pu faire- sa fille est psychanalyste, démontrant une rare qualité d’écoute dans ce milieu médiatique humainement bien peu spectaculaire. Voilà qui pourrait la servir dans son projet de production d’un  magazine sur la psychologie tout en continuant celle de documentaires exigeants, de captation de spectacles vivants ou de séries internationales et autres fictions.

Comment avez-vous commencé à faire de la télévision?

En 1968, j’ai viré ma cuti et à 20 ans j’ai décidé de partir de chez moi. Je ne voulais rien demander à mes parents. Henri de Turenne, qui était un ami de ma mère, cherchait une assistante sur ses émissions d’histoire. J’ai par la suite eu la chance de travailler avec de grands messieurs comme  Frédéric Rossif ou  Claude Berri. Tout était difficile mais je me suis accrochée. J’ai d’abord été réalisatrice sur une série sur l’éducation dans le monde. On a tourné au Nicaragua, en Afrique. Ma première production a été les dix ans du coup d’Etat au Chili, Les murs de Santiago. J’y avais beaucoup d’amis, c’est mon deuxième pays le Chili.

Quel est le rôle dans l’audiovisuel qui, d’après vous, offre en France le plus de pouvoir?

En France, c’est être un réalisateur. Mais comme je suis une productrice indépendante, j’ai beaucoup de liberté. J’aime bien faire des sujets qui font sens, qui participent au débat et apprennent des choses aux gens. Mais, je suis multiple dans mes sujets. Un producteur c’est comme un éditeur: vous faites à la fois des livres de cuisine et de philosophie.

Comment choisissez-vous vos sujets?

Les gens nous les apportent ou nous les suscitons. Ma dernière envie? Faire quelque chose sur Offenbach. J’ aime aussi beaucoup  la fiction; c’est d’ailleurs comme cela que j’ai perduré, en faisant de tout sauf des jeux. Il est important de se diversifier car si quelqu’un qui est nommé ne vous aime pas, du jour au lendemain, vous ne travaillez plus. Mon espèce de boulimie que l’on a beaucoup critiquée, y compris en interne, m’a sauvée. Même si en France, cela est mal vu d’être touche-à-tout comme Jean-Claude Brialy dont nous venons de faire un portrait et qui a vu sa carrière souffrir lorsqu’il a commencé à faire autre chose que comédien.

Quel est le délai moyen entre l’idée et la diffusion?

Je dirais entre deux et cinq ans. On a fait un film il y a quelques années, Villa Marguerite que j’ai mis quatorze ans à monter. J’ai essayé de le faire au cinéma avec Claude Chabrol puis à chaque occasion, je suis remontée à l’assaut pour le faire en fiction TV. On me disait que c’était trop “glauque”; au final, on a eu l’audience, la presse et les prix grâce à France 3 qui y a cru.

A choisir que préférez-vous avoir?

Aujourd’hui, en télévision, c’est malheureusement l’audience, mais je pense que ce qui est valable, c’est avant tout d’être fier de ce que l’on a fait. Il faut savoir qu’une idée n’a pas de valeur; c’est d’abord la faisabilité de l’idée qui compte, c’est-à-dire qui va la porter – réalisateurs, auteurs, acteurs. Après cela, on va voir les chaînes très vite.

Vous travaillez avec toutes les chaînes?

Je travaille essentiellement avec les chaînes publiques. Ce n’est pas un choix délibéré mais c’est là où sont  les sujets que j’aime.

Comment vous préparez-vous aux coupes budgétaires annoncées chez France Télévisions?

Je ne suis pas là dedans; j’attends depuis trente ans la rencontre entre un gouvernement de gauche et la télévision publique. Je suis une militante du service public; je pense qu’il a un rôle absolument fondamental dans notre société. La réforme est nécessaire mais elle a été très mal faite par Sarkozy. Il faudrait maintenant un vrai projet, avec un objectif et des priorités.

L’arrêt de Taratata ou les Mots de minuit vous inquiète-t’il?

Les émissions ne sont pas pérennes et peuvent avoir fait leur temps; maintenant on peut se demander pourquoi on arrête ça et pas autre chose. Le besoin de se conforter avec l’audience éloigne les diffuseurs de la prise de risque et parfois de la qualité. Quant à Arte, ils sont eux aussi désormais soumis à une clause d’audience.

Y a t’il des sujets en France qui sont impossibles à traiter?

Je pense que la culture n’a absolument pas une place suffisante sur les chaînes publiques ; il n’y a qu’une case de documentaire culturel sur France 5 pour tout le groupe France Télévisions! Il est devenu très rare. Quant aux magazines, il y a toutes les grosses boîtes de flux qui sont face à nous…

Si j’avais une baguette magique vous aimeriez faire quoi?

Elle hésite. Cherche et ne trouve pas.

Je suis très heureuse avec cette série à l’international sur la famille Bonaparte. Ce magazine sur la psychologie me tient aussi beaucoup à coeur.

Est ce que l’étiquette politique entre beaucoup en jeu?

C’ est vrai que les amitiés politiques jouent. Il y a des gens qui s’en servent et d’ autres pas…

L’heure est passée. Fabienne Servan-Schreiber a autant écouté que parlé. Et donné l’impression d’autant de fragilité que de force. Le mélange est savamment pratiqué au quotidien et sans doute est-il la clé de son succès. Quant à la famille, elle n’est jamais très loin…

par Laetitia Monsacré

 

 

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