2 avril 2017
Mémoires lyriques à l’Opéra de Lyon

 

Rendez-vous désormais consacré de la programmation lyonnaise, le mini-festival d’opéra de printemps fait cette année une incursion dans les archives – récentes – de la mise en scène lyrique. Sous le titre « Mémoires », Serge Dorny a réuni trois spectacles que d’aucuns considèrent comme mythiques – et repris ici de manière posthume.

Notre parcours s’ouvre avec le Tristan et Isolde réglé par Heiner Müller pour Bayreuth en 1993. Dans les décors dessinés par Erich Wonder, le drame de Wagner fixe chacun des actes à la manière d’un tableau qui résumerait l’essence de l’action : tandis que le premier acte se fige dans une épure lumineuse aux couleurs évoquant Rothko, le deuxième fait errer les amants au milieu d”armures tenant lieu de forêt où rode la menace de Melot, avant un troisième et dernier plombé par une grisaille de cendres où se lit la ruine physique du héros mourant avant l’irradiante transfiguration finale d’Isolde vers l’au-delà. En reine d’Irlande, Ann Petersen affirme un engagement sans faille, et compense une plénitude un peu métallique pour certains par une remarquable intelligibilité dans la diction. Par contraste, on entend le Tristan de Daniel Kirch se ménager pour pouvoir affronter le grand monologue de l’attente, assumé intègrement quoique sans éclat. La jeune Eve-Maud Hubeaux se révèle riche de promesses en Brangäne, quand Christof Fischesser incarne un roi Marke solide, et Alejandro Marco-Buhrmeister un Kurwenal estimable. Mais c’est peut-être la direction dynamique de Hartmut Haenchen que l’on retient, même si elle confine ça et là à une relative raideur.

De Bayreuth à Aix

Le lendemain, c’est au TNP de Villeurbanne que l’on a rendez-vous, avec Le Couronnement de Poppée de Monteverdi revisité par Klaus Michael Grüber pour Aix en 1999. A rebours de la théâtralité chamarrée qui prévaut désormais pour ce qui est considéré comme le premier véritable opéra de l’histoire de la musique, la lecture du metteur en scène allemand se donne davantage comme une rêverie antique, rehaussée par les décors économes sinon décantés de Gilles Aillaud. Privilégiant la dimension intimiste de l’histoire, la conception sacrifie maints ensembles au travers de coupes parfois sévères, à l’instar du sacre, entièrement éludé, au risque d’altérer le génie hétérogène de la pièce. Le spectacle offre l’opportunité d’entendre les solistes du Studio de l’Opéra de Lyon, où l’on distingue la Poppée charnue de Josefine Göhmann, aux côtés du Néron adolescent de Laura Zigmantaite, moins androgyne que l’Othon incarné par Alina Kostrewa. Mentionnons encore le Sénèque de Pawel Kolodziej, le numéro de travesti d’André Gass en Arnalta ou encore l’Octavie répudiée d’Elli Vallinoja, sans trop s’attarder sur la direction de Sébastien d’Hérin, à la tête des Nouveaux Caractères.

Richard Strauss version tragédie antique

Enfin, notre périple s’achève par ce qui est sans doute la plus réussie, et la moins « vieillie », des trois reprises. C’est d’ailleurs sous la même baguette qu’à la création de la production, que l’Elektra de Richard Strauss mise en scène en 1986 par Ruth Berghaus arrive à Lyon. Hartmut Haenchen imprime une urgence dramatique qui ne faiblit pas pendant un peu plus d’une heure et demie, sans jamais négliger les détails expressifs de la partition ni écraser les chanteurs par une puissance sonore rendue encore plus directe par le positionnement de l’orchestre sur le plateau pour pallier une fosse trop étroite. Dans le décor économe et efficace de pont de navire dessiné par Hans Dieter Schaal, Elena Pankratova fait du rôle-titre une prêtresse hébétée de vengeance, aux bras mutilés en moignons. Katrin Kapplusch ne se montre pas moins admirable en Chrysothémis. On appréciera l’Oreste de Christof Fischesser ou encore le couple criminel formé par la Clytemnestre de Lioba Braun et l’Egisthe de Thomas Piffka, au caractère idiomatique, sans oublier les choeurs préparés par Philip White. Une soirée où ne se sentent pas les rides des années.

Par Gilles Charlassier

Festival « Mémoires », Elektra, Tristan und Isolde, L’Incoronazione di Poppea, Lyon

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