8 avril 2014
Lohengrin désenchanté à Madrid

lohengrin 1(1)
Un mois après sa mort, l’ombre de Gerard Mortier plane sur le Teatro Real, où celui-ci avait l’habitude de présenter les nouvelles productions. En lieu et place, un hommage s’est tenu  la veille de la première avec les artistes du Lohengrin commandé à Lukas Hemleb, et dédié à la mémoire de l’ancien directeur artistique de la maison madrilène – et qui a attiré la presse européenne à en juger par cette soirée de première. Pour cette « histoire infiniment triste » – selon les mots de Mortier lui-même –, Alexander Polzin a imaginé une scénographie unique fait de nervures de bois où s’aménagent quelques puits de lumière, interstices où le merveilleux essaie de s’immiscer dans cette chevalerie hiératique et figée. Les éclairages d’Urs Schönebaum sculptent littéralement personnages et atmosphères, à l’instar du bain d’or où s’immobilise toute la pompe du pouvoir dans la scène initiale. Si d’aucuns se montrent en mal d’actualisation de la légende moyenâgeuse pour lui donner un intérêt plus contemporain, l’apparition du prince de Brabant sous forme d’idole de bois à la fin suffit à dire l’inanité du miracle attendu : le départ de Lohengrin laisse une Elsa hébétée et le maléfice d’Ortrud n’est conjuré que par une statue. Nul besoin d’une lecture iconoclaste pour faire comprendre comment la logique sociale avec ses étiquettes ruine la rédemption par l’amour, motif qui parcourt l’ensemble de l’œuvre wagnérienne.

Fidélité et tradition vivante

Hommage également à Mortier avec un plateau composé de solistes à qui il fut fidèle. A commencer par le rôle-titre confié à Christopher Ventris qui avait incarné à Paris un Parsifal frappé de stupeur et d’innocence dans la mise en scène de Warlikowski et dont on retrouve ici la voix claire et juvénile idéale pour le chevalier du Graal. A rebours des blonds sopranos que l’on entend généralement en Elsa, Catherine Naglestad, qui n’a certes plus l’âge du personnage, le fait vivre avec une tension et une inquiétude inattendues. Deborah Polaski compense l’ombre de des cordes vocales par une présence théâtrale toujours incontestable, même si cela ne suffit pas à faire vibrer la noirceur d’Ortrud sous la fascination de laquelle rôde le Telramund puissant et vengeur de Thomas Johannes Mayer. Si le roi de Franz Hawlata possède une ampleur parfois plus bonhomme que royale, Andres Larsson, certes inégal, sait à l’occasion faire briller la cuirasse du héraut. Outre le solide travail d’Andrés Máspero à la tête des chœurs, on retrouve la fluidité de la baguette d’Hartmut Haenchen qui avait illuminé le Parsifal de la Bastille. Doué d’un sens du drame inné, il soutient les chanteurs avec la souplesse d’un Kapellmeister, modulant sa battue pour mieux les mettre en valeur. Un bel hommage de la tradition dans ce qu’elle a de meilleur.

Par Gilles Charlassier

Lohengrin, Teatro Real, jusqu’au 27 avril 2014

Articles similaires



Il y a 120 ans, en janvier 1898, Zola écrivait son "J'accuse". Journalistes, avocats, universitaires, écrivains, nous sommes les Stylos Noirs, rdv sur Twitter et Facebook @Stylosnoirs