29 janvier 2014
L’ironie de Boulgakov

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Annoncé comme l’un des moments forts de ce début d’année, le premier opéra d’Alexander Raskatov, Cœur de chien, créé à Amsterdam en juin 2010, a connu lundi 20 janvier sa première française. La réputation sulfureuse de la nouvelle éponyme de Boulgakov qui a inspiré le livret s’est certes émoussée – l’interdiction en Union Soviétique a duré jusqu’en 1987, l’Ouest ayant pu découvrir le texte en 1968. Sa postérité n’en demeure pas moins mouvementée à cause des prétentions mégalomaniaques d’un ayant-droit aussi avide qu’inculte – réclamant ainsi un tiers des droits pour chaque représentation de l’opéra.
L’écrivain russe, fervent opposant à la révolution communiste, a en effet rapidement été marginalisé par un régime qu’il ne ménage pas dans cette fable où un savant subit les conséquences désastreuses d’une opération au cours de laquelle il a greffé l’hypophyse et les testicules d’un ivrogne mort dans une bagarre sur un chien errant recueilli par pitié, et qui prend alors une forme humaine. Partagé entre ses instincts primitifs – et ceux de l’ivrogne ? –  et son désir de respectabilité sociale, Charik le chien, devenu Charikov, se fait de plus en plus odieux, envahissant et vindicatif, encouragé par un prêt-à-penser de théories socialistes que Schwonder, le chef du comité de l’administration de l’immeuble, lui inculque, lequel se venge ainsi du professeur Preobrajenski après que celui-ci eut échappé, grâce à des soutiens haut placés, à la réquisition d’une partie de son appartement. L’expérience prendra fin quand une nouvelle intervention chirurgicale fera disparaître le responsable municipal de la purge des chats pour lui rendre son apparence animale. Bien qu’il existe déjà des adaptations théâtrales du livre, Alexander Raskatov a préféré en réaliser une nouvelle, à l’aide d’un dramaturge italien, Cesare Mazzonis – retraduit ensuite en russe par George Edelman – pour restituer la richesse de la langue de Boulgakov, très imagée et parfois d’une crudité fort leste.

Un style musical aussi éclectique qu’expressif

Au diapason de cette écriture foisonnante, le compositeur a utilisé toute la palette des moyens du genre lyrique, à rebours de la mode des opéras de chambre – plus économes à produire, ce qui n’est pas anodin en ces temps de vertu budgétaire. La profusion des situations et des effets rappellent Le Nez de Chostakovitch – d’après une autre nouvelle satirique, de Gogol cette fois – et l’orchestration aussi hétéroclite que suggestive, mêlant percussions exotiques, guitare électrique, mégaphone, clavecin, piano et balalaïkas amplifiés, à la formation symphonique, entretient une certaine filiation d’avec Chostakovitch et Mahler. Motivé par l’efficacité expressive, Raskatov a utilisé ce fonds afin de caractériser et individualiser situations et personnages, fussent-ils secondaires. Nulle gratuité cependant dans ce qui pourrait sonner comme un catalogue de virtuosité tant l’ensemble répond aux intentions dramatiques de l’auteur, et le crescendo vocal final, a cappella, manifeste la menace invasive de nouveaux Charikov avec une telle force que la densité de l’écriture, si proche de l’orchestre, supplée sans peine à son absence.

Etourdissante virtuosité vocale

Il en est de même pour la facture vocale, qui sollicite souvent les tessitures extrêmes et n’hésite pas à pousser les interprètes dans leurs derniers retranchements. Marquant d’emblée, le rôle du chien est réparti en deux voix : l’une « déplaisante » pour soprano dramatique colorature (Elena Vassilieva, au style impeccable, qui incarne également la cuisinière) et dont les transformations acoustiques par le haut-parleur, soulignées par des jeux de percussions, imitent à s’y méprendre les grognements canins, l’autre, « plaisante », dévolue à un contre-ténor –  Andrew Watts, idéal d’innocence. Charikov revient quant à lui à un ténor bouffe – Peter Hoare s’y montre convaincant sans faire oublier Alexander Kravets aux dires de ceux qui avaient entendu le créateur du rôle à Amsterdam. On ne peut manquer la présence de Sergei Leiferkus, le professeur Preobrajenski, ni son assistant, campé par Ville Rusanen. Sophie Desmars, secrétaire et fiancée de Charikov, éblouit avec sa partie haut perchée et des aigus à faire pâlir n’importe quelle Reine de la nuit. Zina la servante n’est pas en reste – remarquable Nancy Allen Lundy. Annett Andriesen et  Robert Wörle (deux patients), Vasily Efimov (Schwonder), Gennady Bezzubenkov (le Chef haut placé et Fiodor le portier), ainsi que l’ensemble vocal Il Canto di Orfeo complètent un plateau sans fausse note.
Impossible enfin de faire l’impasse sur le spectacle conçu par Simon McBurney pour Amsterdam en 2010 – la marionnette du chien, carcasse osseuse noire toute frêle avant de gagner en vigueur et un visage humain, les vidéos de Finn Ross avec ses averses de neige et ses façades imposantes, l’intérieur de la maison du savant et ses poignées inaccessibles… Un spectacle aussi habile qu’intelligent pour une création qui démontre sans ambiguïté qu’il n’est pas besoin d’être avant-gardiste pour être légitime sur la scène lyrique contemporaine. Avec d’autres projets en gestation, Alexander Raskatov, couronné du prix de la Presse musicale Internationale, est un compositeur à suivre…

Par Gilles Charlassier

Cœur de chien, Opéra de Lyon, jusqu’au 30 janvier 2014

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