11 mars 2017
Liège sous le signe du baroque poétique

Si l’unique opéra de Purcell, Didon et Enée, appartient désormais largement au répertoire, les standards d’interprétation désormais consacrés par les baroqueux peuvent retenir certains théâtres lyriques qui n’auraient pas nécessairement les formations idoines à demeure. C’est ainsi que l’Opéra de Liège fait appel à l’Ensemble Les Agrémens et Guy van Waas pour reprendre le travail que Vincent Dumestre et son Poème Harmonique avaient présenté à Rouen, dans la mise en scène réglée en 2014 par Cécile Roussat et Julien Lubek.

Sur fond de décors aux couleurs à forte consonance marine renouvelant avec habilité les traditions scénographiques, à l’instar des ondulations de toiles pour suggérer le flux des vagues, le duo a imaginé un spectacle navigant entre humour et féerie, et placé sous le signe de l’inflexibilité du lointain. La magicienne devient une pieuvre avec tentacules rétractables, tandis que les chorégraphies mettent en valeur les qualités acrobatiques des danseurs, sans se laisser intimider par l’intimisme d’une partition que d’aucuns voudraient plus ascétique. Avec des moyens modestes si on les compare à des productions plus dispendieuses, le spectacle joue des artifices du théâtre pour réconcilier d’une manière à la fois naïve et originale la magie illustrative et le baroque. Plutôt qu’une provocation moderniste, le public liégeois goûte l’intemporalité d’un mythe avec la vivacité des couleurs du jour.

Magie maritime et Didon royale

Côté plateau vocal, c’est la Didon de Roberta Invernizzi qui domine. Son attention délicate aux mots et aux sentiments magnifie une incarnation illuminée par sa maîtrise du madrigal montéverdien. Nul besoin pour elle d’appuyer les affects, et dramatiser à l’excès son rôle de reine abandonnée : son instinct du texte et de la musicalité suffit à restituer à sa juste mesure le noble désespoir de la souveraine carthaginoise. En Enée, Benoît Arnould lui donne une réplique parfois discutable, tandis que Katherine Crompton ne manque pas d’atouts en Belinda. Egalement matelot, Carlo Allemano s’attache à l’effet en sorcière. Mentionnons encore la seconde femme dévolue à Jenny Daviet, les deux sorcières confiées à Caroline Meng et Benedetta Mazzucato, ainsi que l’intervention de l’esprit par Kamil Ben Hsain Lachiri, sans oublier le remarquable Choeur de Chambre de Namur, sous la houlette de Thibaut Lenaerts.

Maîtrisant un large répertoire, Guy van Waas restitue les saveurs de l’ouvrage, entre décantation et éclat des sonorités, sans confiner la vérité stylistique à quelque orthodoxie desséchante. Ajoutée en prélude de la soirée, devant le rideau, la Suite d’Abdelazer ou la revanche du maure du même Purcell le confirme et restitue la narration des amours de Didon et Enée dans une architecture musicale et dramatique qui dépasse l’hétérogénéité apparente des deux pièces.

Par Gilles Charlassier

Didon et Enée, Liège, mai 2017

 

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