1 septembre 2014
L’Europe des festivals, de Stockholm à Madrid

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Non content de parcourir l’Hexagone des festivals d’été, Jim le Pariser sillonne aussi l’Europe et a choisi cette année de sortir des sentiers obligés sinon battus, pour partir à la découverte de rendez-vous moins médiatisés : de Madrid à Stockholm et de Bologne à Berlin, la carte du mélomane réserve parfois d’agréables surprises…

Plaisirs scandinaves : l’éclectisme danois

Et mettons d’emblée cap au nord. Copenhague, tout d’abord, où le mois de mai rime avec premiers festivals. Juste en face de la gare centrale, Tivoli, parc d’attractions en plein cœur de la capitale danoise, accueille chaque été un festival qui s’étale de mi-mai à début septembre. Excepté pour certains grands noms comme le contre-ténor Franco Fagioli le 15 juin ou Les Puritains avec Lawrence Brownlee le 9 août par exemple, il suffit généralement de s’acquitter d’un droit d’entrée – un peu comme pour Classique au vert au Parc floral du bois de Vincennes – et d’oublier marchands de glaces et grande roue pour rejoindre un vaste auditorium, enclave de la culture au milieu du divertissement. Ce sont ainsi nombre d’artistes nordiques peu connus des oreilles françaises qui se produisent sur cette scène, à l’instar d’improvisations de Carsten Dahl le 24 juin autour de textes de Kierkegaard – le philosophe a sa statue dans le jardin de la bibliothèque nationale –  ou encore de Katrine Gislinge avec son Esbjerg Ensemble le 12 juin. Après un Quintette à vents de Nielsen – autre gloire danoise de l’ère romantique – la pianiste satisfait l’auditoire par le Douzième Concerto de Mozart arrangé pour la formation chambriste. Les frontières de genre ne l’effraie pas davantage avec une création de Bent Sørensen, Pantomime Papillons, aux relents schumanniens assurés : avec une pincée de sonorités vaguement modernes, c’est avec du vieux qu’on fait presque du neuf. Evoquons encore une tribune laissée aux amateurs certains samedis : la diversité est le maître mot du festival de Tivoli.

Strauss en bulles à Malmö

De l’autre côté de l’Øresund, mince langue de mer qui sépare de Danemark de la Suède, Malmö ne reste pas dans l’ombre de la puissante Copenhague, et offre même une maison d’opéra, édifice qui rappelle largement les constructions germaniques de l’après-guerre : fonctionnelles tant en salle qu’en terrasse avec une offre de restauration adaptée aux soirées conséquentes ; Le Chevalier à la Rose de Richard Strauss en fait partie. Cette ultime production de la saison a été confiée au directeur de l’Helikon Opera à Moscou, Dmitri Bertman. Sur une scénographie très colorée qui revisite librement, en le démultipliant, le kitsch du livret d’Hofmannsthal, le rêve de jeunesse de la Maréchale, incarné par Octavian, son « Quinquin », bulles qui parsèment le décor, finira par se dégonfler sur le double figurant du Rofrano chanté par Dorottya Láng. Parfois un peu appuyé, le spectacle sait aussi parvenir à une belle alchimie entre intelligence et émotion, qualités qui distinguent la direction de Leif Segerstram. Célébré dans toute l’Europe Centrale, le chef finlandais, directeur musical de l’Opéra de Malmö depuis 2012, réalise le miracle de faire sonner la partition, improbable pastiche mozartien avec les effectifs wagnériens sinon davantage, avec la précision et la délicatesse d’un orchestre de chambre. Si la Maréchale de Charlotta Larsson ou le Ochs de Runi Brattaberg ne déméritent pas, c’est bien ce nom-là que l’on retiendra d’une soirée qui aurait mérité plus qu’une demie salle. Mais avec l’été aux portes…

Soirée royale à Drottningholm

Remontant un peu, on arrive à Stockholm, où en guise de fin d’année, les façades bleues du Konserthuset – salle de concerts – accueillent Malek Jandali, pianiste et compositeur doué d’un sens du show consommé : dans un film de présentation, on le voit au clavier luttant contre l’incendie de l’intolérance politique, avec la musique comme ultime rempart, et une minute de silence pour les victimes des guerres qui ensanglantent son Moyen-Orient natal. Mélodies faciles, applaudissements à l’avenant, ce dimanche est placé sous le signe du grand public, tandis que l’église Engelbrekts fait retentir les chœurs de la radio suédoise dans un mélange entre Renaissance et contemporain sensiblement plus exigeant. Mais le grand rendez-vous estival de la capitale suédoise est à Drottningholm, résidence où la famille royale a baptisé la petite dernière dimanche 8 juin. Autant dire que la veille, les cordons de sécurité s’affairaient alors qu’était programmé le premier des trois spectacles de son festival d’été. Quoique plus modeste que ses cousins de Versailles ou d’ailleurs, le bâtiment constitue un unique avatar de théâtre du dix-huitième intégralement conservé en l’état d’origine, machinerie comprise. Entre Kraus et Mozart, l’hommage à Loa Falkman, baryton qui a foulé pendant plus de quarante ans la scène de Drottningholm, joue ainsi avec les trompe-l’œil et autres artifices d’époque, pour le plus grand plaisir du public : la voix a sans doute passé son âge d’or, mais le jeu et le cabotinage restent intacts. Et puis comment ne pas goûter les charmes d’un parc aux pieds du solstice…

Raretés madrilènes

Direction Madrid ensuite – destination que SAS va abandonner à la fin du mois d’octobre – où le Teatro de la Zarzuela commémore le quatre centième anniversaire de la naissance de Juan Hidalgo par un spectacle conçu autour de sa musique et de celle de ses contemporains imaginé par Carlos Mena, De lo humano y divino.  Avec une scénographie conçue comme un triptyque, la production de Joan Antón Rechi mêle le trivial et le religieux selon un esprit très Renaissance avec lequel le baroque espagnol n’avait pas entièrement rompu. Si l’ensemble peut manquer de rythme et de construction, il ne justifie aucunement le violent rejet d’un public philistin qui se complaît dans les arrêts de quelques Inquisition. La Trilogie des fondateurs, associant Catalina de Joaquín Gatzambide, El dominó azul d’Emilio Arrieta et El diablo en el poder de Francisco Asenjo Barbieri a connu meilleure fortune, bravant les restrictions budgétaires au moyen de versions de concert améliorée par une mise en espace. Catalina en témoigne : condensant les dialogues de Luis Olona en un texte résumant l’action, Alvaro del Amo trahit sans doute un peu la lettre initiale, mais ménage une appréciable mise en valeur d’une musique où s’entendent Rossini et le bel canto italien, digérés d’une manière originale et savoureuse, preuve que la zarzuela n’a rien d’un obscur genre local. José María Moreno la fait vivre avec énergie, accompagnant de convaincants solistes, à l’instar du rôle-titre tenu par Vanessa Goikoetxea. Si seulement la curiosité ne s’arrêtait pas aux Pyrénées…

Parfums russes à Barcelone

Madrid encore avec la Casa Velasquez, résidence de jeunes compositeurs français, qui se donne en concert au musée Reina Sofia, sous la baguette de Daniel Kawka le 19 mai, ou encore un cycle des Quatuors opus 20 de Haydn par les Quiroga à l’Auditorium national, érigé il y a vingt-cinq – la capitale espagnole manquait jusqu’alors d’un outil pour les concerts symphoniques et de chambre, encore relativement méconnu des circuits touristiques. En ce premier jeudi de juin, la classicisme viennois, représenté par le n°2 opus 20 de Haydn et le Quatorzième de Mozart, voisine avec les Douze microludes opus 13 que Kurtág a écrits à la mémoire de Mihály András, d’un raffinement aux confins du murmure et du silence. A quelques centaines de kilomètres de là, l’événement du printemps à Barcelone restait incontestablement La Légende de la cité invisible de Kitej de Rimski-Korsakov. L’inspiration mélodique inimitable du compositeur russe se reconnaît dès les premières mesures, mais l’intrigue aux accents folkloriques se perd un peu dans ses longueurs, même relevée par la lecture politico-sociale de Dmitri Tcherniakov importée d’Amsterdam où les envahissants ont la brutalité de la racaille et de la mafia d’aujourd’hui. L’œuvre dure en effet quatre heures : il reste au moins une trace vidéographique des représentations néerlandaises… A l’autre bout de l’été, le festival San Miguel investit le Palau de la musica catalana pour des concerts de piano et de jazz : celui du mardi 26 août fait vibrer la salle au diapason des gloires établies comme Mike Sánchez et le Barcelona Big Blues Band, peu regardante à l’amplification sonore excessive, sans doute de rigueur pour des accents qui empruntent largement au rock.

L’opéra aujourd’hui, de Bologne à Berlin

Pour la création contemporaine, rendez-vous d’abord en Italie. A rebours des habitudes consacrées où le théâtre lyrique se situe au cœur de la partie bourgeoise de la ville, celui de Bologne est au cœur de l’effervescence populaire du quartier étudiant. C’est d’ailleurs sur le parvis de l’opéra qu’aurait dû commencer Qui non c’è perché d’Andrea Molino, si les sempiternelles questions de sécurité n’avaient pas contraint à enfermer le spectacle à l’intérieur de l’édifice. Du moins l’extérieur envahit-il la scène par la multitude de portraits vidéo auxquels le livret aussi engagé que décousu donne la parole. Si la partie vocale reste souvent rudimentaire, faute d’avoir eu le temps d’être développée, l’écriture rythmique et le sens des effets orchestraux témoignent d’une maîtrise incontestable : à la baguette en ce soir de première, le compositeur affirme un indéniable métier de chef. Remontons ensuite vers Berlin, avec le festival d’avant-garde de la Staatsoper, Infektion, chaque année en fin juin. Dans AscheMOND oder The Fairy Queen, Helmut Oehring utilise l’œuvre de Purcell comme un prétexte à un retour obsessionnel à un drame d’enfance et le suicide d’une mère. Cela ne manque pas d’être fascinant à défaut d’une parfaite lisibilité, d’autant que l’on retrouve plus les Music for a while que les airs du semi-opéra insérées dans la trame originale de l’artiste allemand. Créé l’an dernier, l’ensemble sonne cependant nettement plus abouti que Footfalls Neither de Feldman, qui s’inspire de Beckett mais n’en retire qu’une matière sonore aussi grise que la mise en scène impeccablement réglée de Katie Mitchell dont les duplications répétitives de seuils et de portes, toujours à deux doigts mais sans cesse inaccessibles, finit par lasser. Une heure quinze suffit largement…

L’opéra au bord du lac

Ultime escale enfin à Constance, au bord d’un lac entre Suisse et Allemagne pour une production de poche d’une bluette du dix-huitième siècle, Nina de Paisiello, dans la cour de l’hôtel de ville où sont réunis quelques trois cents spectateurs. A l’aide d’une simple estrade et de quelques bribes de décors, les jeunes chanteurs font palpiter les retrouvailles de l’héroïne éponyme avec son Lindoro qu’elle croyait disparu. Certes, les solistes n’ont pas les gosiers des grands plateaux, mais se révèlent d’une fraîcheur touchante, à l’exemple de la mélancolique Nina d’Astrid Bohm ou de l’amant incarné par Daniel Jenz, sans oublier le Conte paternel de Josef Pepper ou la malicieuse Susanna d’Andrea Suter. Modeste, le spectacle n’en réserve pas moins une soirée agréable et conviviale. Preuve que l’opéra sait aussi quitter son piédestal sans perdre de sa saveur, et c’est l’un des privilèges de l’été de nous le rappeler…

par Gilles Charlassier

Festival à Tivoli, Copenhague, de mai à septembre 2014 – Le Chevalier à la Rose, Malmö, mai 2014 – Festival de Drottningholm, de juin à août 2014 –  De lo humano y divino et Catalina, Teatro de la zarzuela, Madrid, mai et juin 2014 – La Légende de la cité invisible de Kitej, Liceu, Barcelone, avril-mai 2014 – Qui non c’è perché, Bologne, avril 2014 – Infektion, Staatsoper, Berlin, juin 2014 – Nina, Constance, août 2014

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Il y a 120 ans, en janvier 1898, Zola écrivait son "J'accuse". Journalistes, avocats, universitaires, écrivains, nous sommes les Stylos Noirs, rdv sur Twitter et Facebook @Stylosnoirs