10 février 2014
Isabelle Ciaravola/ L’étoile corse

Oneguine-02

“Là, c’est feu d’artifice”, “Souriez, c’est gratuit”. Si le public de l’Opéra de Paris connaît la technicité et la théâtralité d’Isabelle Ciaravola, il ignore tout de son humour et de sa maîtrise comme professeur, offrant en une simple expression tout l’esprit d’une variation de Paquita. Ce moment où la soliste entre en scène et que le public n’a d’yeux que pour elle. Cet instant où en quelques secondes on sait “si la danseuse est le rôle”. Le résultat d’heures de répétition, de sacrifices, de blessures et d’années pour gravir les échelons dans le corps d’un ballet ô combien hiérarchisé. Cette gracile brune, fidèle par son tempérament de feu à sa Corse natale, a ainsi dû attendre l’âge de 31 ans pour être première danseuse, “franchir le mur du son” et enfin danser des premiers rôles avant, en 2009, d’être nommée étoile – le fameux Graal – à l’issue du ballet Onéguine de John Cranko. C’est avec ce même ballet qu’elle fera ses adieux à l’Opéra de Paris le 28 février prochain. De quoi attirer tous les regards et les attentions sur elle, multipliant les interviews, les rôles – entre cours, répétitions et représentations- une dernière ligne droite qui nous offre le plaisir d’être reçu chez elle, avec une attention et une sollicitude rares, dans un appartement non loin de l’Opéra Garnier qui ressemble à un décor de théâtre.

Etre à la retraite à 42 ans, c’est jeune…

C’est une retraite officielle car je vais tourner une page, celle de l’Opéra de Paris.  Je me laisse le temps de préparer la suite, car il y a quelques mois encore, je ne voyais pas les mêmes choses qu’aujourd’hui.  Je suis passée par une phase nostalgique, cette impression que tu ne vas être plus rien, abandonnée. Depuis, j’ ai eu le temps de me projeter grâce aux adieux d’Agnès Letestu qui est d’ailleurs encore bien là! Depuis huit, neuf ans, mon corps n’a cessé de travailler alors, arrêter du jour au lendemain, c’est impossible.  Je me donne encore un ou deux ans pour faire le deuil de la scène. Maintenant, j’ aimerais enchaîner les choses, être “ma” directrice, moi qui ai passé des années à attendre que l’on vienne me chercher.

Vous avez souffert de cela ?

C’est vrai que j’ai été nommée tard! Mais du coup, j’ étais vraiment prête, en pleine maturité même si j’ aurais aimé l’être un peu plus tôt… Avec le temps, je suis devenue également beaucoup plus à l’aise  par rapport à ce que je demande dans mes cours avec tout ce que j’ai emmagasiné depuis, qu’à l’âge de 13 ans , j’ai débarqué avec ma mère de ma Corse natale pour devenir danseuse.

Enseigner c’était donc la suite logique à tout cela?

J’ai reçu tellement de mes professeurs comme Ghislaine Thesmar. C’est important de visualiser car la danse, c’est très anatomique,  très géométrique, mais c’est aussi capital de pouvoir apporter ce que l’on a soi-même vécu sur scène. J’essaye de faire rire aussi car je suis plutôt sévère en maintenant une certaine distance avec mes élèves. A mon époque, il y avait beaucoup de respect d’autant que si l’on est trop “copains”, on ne fait pas autant confiance. Avec ma coach, j’ai une relation très amicale mais j’ ai 42 ans! Avant cela,  le mieux, c’est de suivre l’ ancienne école même s’il ne faut pas tomber dans l’excès. Pour les élèves amateurs, il faut faire les corrections comme pour une professionnelle sinon tu leur mens. Etre professeur peut avoir une image un peu dégradante mais je suis passionnée; c’est très prenant au niveau de l’énergie car cela demande beaucoup de concentration si l’on s’investit  totalement.

D’autant qu’en matière de danse, l’à peu-près n’est pas envisageable…

C’est vrai que ça passe ou ça casse, même pour nous les étoiles: chaque matin, on se remet en question, il faut faire les réglages du corps, redescendre sur terre. Chaque représentation est différente et lorsque l’on n’est pas content, il ne faut pas le montrer. Ainsi, avoir confiance en son coach est capital: j’ai la chance de travailler avec Clotilde Vayer, avec laquelle je m’entends très bien et qui va m’accompagner dans les répétitions jusqu’à fin février.

Vous n’avez pas été tentée par la chorégraphie comme beaucoup de vos partenaires?

La chorégraphie n’est pas mon truc; si cela doit arriver un jour, cela me paraît encore très loin car je suis très perfectionniste. Je préfère être une interprète, apporter ma touche.

Quel rapport entretenez-vous avec votre corps?

Il y a une très belle  phrase qui dit que “le corps est le temple qui abrite notre âme”. J’ai eu pas mal de blessures, cela m’a forgée; on  ressort plus fort d’un accident. J’ ai mis des années à construire mon équipe médicale en qui j’ ai parfaitement confiance aujourd’hui.  Le drame du danseur est qu’il ne veut pas s’arrêter de peur de rater un rôle. Pour une étoile, c’est plus tranquille mais quand tu es soliste ou demi soliste, tu vas souvent jusqu’à la faille. Une blessure est catastrophique mais elle apprend aussi à se réfréner : mon genou a les cartilages émiettés et je me suis déjà déboîtée six fois les rotules.

La vie d’une étoile, c’est quoi?

Du travail, du travail, du travail. Je ne sors pas,  et reste dans mon univers entre l’Opéra et chez moi où je rentre épuisée chaque soir. J’ai alors besoin de décompresser par rapport à cette sollicitation omniprésente, profiter d’une “accalmie” en retrait du regard des autres. Je n’aime pas non plus les mondanités; en fait je suis très sauvage même si j’éprouve sans cesse le besoin de me nourrir, notamment en lisant pour pouvoir ressortir cela sur scène.

Comment voyez-vous le passage de relais avec la nouvelle génération?

La compétition existe dans tous les métiers, il y a toujours des jeunes qui arrivent et créent une émulation, ça nous challenge en fait. Et donne également des envies ou des idées pour donner autre chose dans un rôle.

Quel est votre rapport avec le registre contemporain?

Je suis plus “classique”, et me sens par exemple comme un petit poisson dans l’eau avec Neumeier ou dans Oneguine. J’ aime lorsque l’on doit s’abandonner sur scène. Il y a quelques années Sylvie Guillem qui est une icône pour moi m’a demandé de participer à une tournée au Japon avec elle;  elle disait que sur scène “il fallait jouir”.  Il faut faire “l’amour” avec la musique ce qui ne devient possible que si l’on s’abandonne car le mouvement à l’origine nous “coince”. Ainsi, le dernier pas de deux de Manon, j’en pleurerais… Les personnages de Roland Petit et leur ultra féminité, c’est également un bonheur intense pour moi de pouvoir les interpréter, même s’il n’est pas toujours évident d’en sortir indemne…

D’où les relations fortes qui peuvent se nouer avec son partenaire…

C’est vrai qu’il y a un rapport charnel très fort lorsque l’on danse à deux des chorégraphies néo classiques; il y a une perpétuelle séduction en jouant avec son corps. En plus, nous vivons vraiment dans un vase clos à l’Opéra alors, il est logique que la scène se prolonge parfois à la ville…

En matière de partenaires, Isabelle/ Tatiana en héroïne de Pouchkine aura le privilège de retrouver Hervé Moreau  interpréter Onéguine et un artiste invité, le sublime Canadien Evan McKie qui avait donné en 2011 une interprétation virtuose de ce dandy désabusé et cynique, lequel passera, comme tant d’autres,  à côté de l’amour. A Garnier, le public, aura, lui,  la chance de ne pas rater une magnifique soirée et espérons-le renouera pour ses adieux à une grande étoile, avec la tradition d’envoyer des roses, en ayant pris soin d’en détacher les épines…

Par Laetitia Monsacré

Onéguine, de John Cranko jusqu’au 28 février 2014 à l’Opéra Garnier – retrouvez les autres gala –  en Corse en avril ou en juin au Japon, master-class et autres informations sur Isabelle Ciaravola à travers son très beau site

 

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