20 novembre 2021
Les Enfants terribles par Phia Ménard ou l’amour à l’hospice

Initié en 2014 par les scènes nationales de Quimper, Dunkerque et Besançon, ainsi que le Théâtre impérial de Compiègne, rejoints en 2018 par l’Opéra de Rennes et en 2019 par l’Atelier Lyrique de Tourcoing, le collectif la co[opéra]tive produit et diffuse chaque saison un spectacle au carrefour du théâtre et de la musique, dans une volonté de proposer une programmation complémentaire aux grandes institutions qui renouvelle l’approche du répertoire. Pour cette saison, l’opéra Les enfants terribles de Philip Glass a été confié à Phia Ménard. Inspiré de l’adaptation cinématographique que Jean-Pierre Melville avait tiré en 1951 du roman éponyme de Cocteau, l’ouvrage avait été créé, en 1996 à Zoug en Suisse, comme un spectacle à la fois musical et chorégraphique. Autant dire que confier cette nouvelle production à une artiste pluridisciplinaire revêtait une forme d’évidence.

De ce huis clos incestueux où Elisabeth encourage son frère Paul à s’empoisonner pour oublier l’amour d’Agathe qu’il croit malheureux à cause de la manipulation de Gérard par la sœur jalouse et exclusive et où plane l’ombre d’une attirance homosexuelle et du trouble de genre – Agathe ressemblant à Dargelos, le condisciple qui met KO Paul dans une bataille de boules de neige au début de la pièce –, la performeuse et metteure en scène française a transposé l’adolescence des personnages à l’âge de l’Ehpad. Si la scène finale, où Elisabeth achève son frère au revolver, dénoue les ambiguïtés d’une intrigue que d’aucuns jugeraient au moins aussi tortueuse que les personnages, le point de vue dramaturgique, avec les entropies du souvenir – condensées entre autres dans les casques à réalité virtuelle qui équipent régulièrement des regards détournés du seul présent, et l’ajout d’un intermède extrait d’un court-métrage de Cocteau à la fin de sa vie, Jean Cocteau s’adresse à l’an 2000, ne simplifie pas la trame de l’argument.

Un saut dans le temps

Du moins pourra-t-on saluer le remarquable travail de caractérisation des protagonistes, en particulier le poudrage des années sur les maquillages et les coiffures de Cécile Kretschmar – une des meilleures créatrices du moment dans le domaine. Les voix mêmes des solistes portent l’empreinte de cette translation dans le temps des adolescents à l’autre bout de leur existence. A ce titre, l’échine légèrement courbée agrémentée d’un collier à grosse perles d’Elisabeth qui s’incarne également dans le timbre de Mélanie Boisvert constitue un exemple de symbiose entre l’expressivité des notes et celle du théâtre, laissant deviner dans les interstices du chant la perversité de la possessivité fraternelle qui soumet le Paul d’Olivier Naveau, dont la candeur est éprouvée par le vieillissement. Endossant à la fois les rôles de Dargelos et Agathe, dans un soulignement de leur gémellité dans le cœur de Paul, Ingrid Perruche résume une tension de l’affect qui n’a pas conscience des rets tissés par Elisabeth, tandis que les apparitions de Gérard sont confiés à un François Piolino faisant preuve d’un semblable engagement. Quant au Narrateur et au double de Cocteau dans l’intermède confiés à Jonathan Drillet, ils instillent une distance qui renouvellent la préciosité détachée que peut avoir le texte, avec des maniérismes dépassant les clivages traditionnels que le poète n’aurait peut-être pas reniés, à défaut de faciliter la lisibilité du récit.

Dans une synchronie plus ou moins imitative avec les rythmes de partition de Glass, la scénographie tire parti des ressources polyphoniques de la tournette, mettant en rotation les trois pianos de Flore Merlin, Nicolas Royez et Emmanuel Olivier, ce dernier assurant la coordination de l’ensemble, tandis que d’autres anneaux du plateau mettent en mouvement, dans des sens et des vitesses différentes, les éléments du décor de résidence de seniors sous les éclairages d’Eric Soyer. Si l’on ne peut toujours d’apprécier tout le foisonnement des intentions de Phia Ménard, on applaudira au moins la virtuosité du parallélisme des temporalités qui, sous couvert d’une apparente économie, est au cœur du minimalisme répétitif de Glass.

Par Gilles Charlassier

Les enfants terribles, opéra de Philip Glass, Opéra de Rennes, novembre 2022. Tournée à Tourcoing, Dunkerque, Compiègne,, Besançon, Clermont-Ferrand, Grenoble, Bruxelles et Bobigny.

Articles similaires