25 juin 2014
Les Contes d’Hoffmann chez Magritte à Madrid

Contes hoffmann madrid 1
Pour la dernière production de son mandat au Teatro Real, Gerard Mortier avait confié Les Contes d’Hoffmann à Christoph Marthaler, metteur en scène avec qui il collaborait depuis de nombreuses années et à qui l’on doit entre autres une Katia Kabanova marquante, donnée à Salzbourg avant de s’inscrire au répertoire de l’Opéra de Paris. Présenté pour ainsi dire de manière posthume, l’ultime opus d’Offenbach, laissé inachevé par le compositeur, s’habille d’un voile de mélancolie.
La scénographie imaginée par Anna Viebrock défie d’égale manière le réalisme comme l’esthétisation léchée, et invite à son univers inimitable teinté de surréalisme. Pendant la première partie, se succèdent sur un piédestal des nus féminins aux poses sculpturales, modèles au nombre de sept, comme les femmes de Barbe-Bleue,  autour desquels se baladent un flot croissant de visiteurs que guide un savant en blouse blanche, Spalanzani, docteur Frankenstein de la poupée Olympia muni de télécommandes à l’aide desquelles il congédie les invités comme il ordonne le lever de rideau ou le jeu des lumières. Autour de cet ustensile banal et quotidien se cristallise le fantasme de toute-puissance sur les choses et les êtres, auquel seule résiste la Muse, et ce malgré l’insistance du machiavélique physicien. Subtilement nourrie de clins d’œil avec son imaginaire parfois emprunté à Magritte, la mise en scène restitue l’étonnante fraîcheur d’un livret où le fantastique sert les intentions d’une parabole sur l’artiste et sa place dans le monde, et ne craint pas les incises théâtrales, à l’instar du texte de Pessoa que Stella crache à la figure d’Hoffmann comme il interpelle le public sur les valeurs culturelles de l’Europe.

Une soirée stimulante

Et elle peut compter sur une direction d’acteurs inventive et toujours vivante. Hoffmann dépressif en peignoir errant dans quelque sanatorium – allusion à l’atmosphère de la Montagne magique de Thomas Mann ? – Eric Cutler privilégie par sa voix riche la vérité dramatique du personnage pour en révéler le caractère tourmenté. D’une intelligence et d’une intuition innée du style, Anne Sofie von Otter, la plus francophile des mezzos européennes, sait rappeler combien Nicklausse n’est qu’un masque de la Muse, bienveillante et indomptable. Sans être irréprochable, le solide Vito Priante campe de manière convaincante les avatars méphistophéliques – Lindorf, Coppélius, le Docteur Miracle et Dapertutto – artisans de la chute du poète. A côté de la stratosphérique Olympia d’Ana Durlovski, aux accents un peu nasaux et mécaniques, Measha Brueggergosman, toujours pieds nus, étoffe les incarnations d’Antonia comme de Giulietta. Si Jean-Philippe Lafont fait basculer Luther et Crespel au-delà d’un âge respectable, Graham Valentine livre une réjouissante caricature de Spalanzani.
Attentif à l’impact, si ce n’est à la charge dramatique, Sylvain Cambreling a compulsé les éditions et retravaillé la partition pour souligner l’importance de la Muse – un part non négligeable du prologue fait appel à des numéros rares ou inédits – quitte à éluder un peu la fin de l’acte de Giuletta – sachant que du fait de l’inachèvement de l’œuvre, il existe plusieurs versions à peu près également légitimes. Même si l’on peut discuter ça et là des questions d’équilibre ou de rythme, c’est un spectacle authentiquement stimulant, un véritable moment d’intelligence théâtrale et musicale.
GL
Les Contes d’Hoffmann, Teatro Real Madrid, du 17 mai au 21 juin 2014

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