29 avril 2019
Les Bienveillantes de Litell à l’opéra des Flandres

Première mondiale très attendue qui ouvre à Anvers l’édition 2019 du festival Opera21, creuset flamand de la création contemporaine consacré au théâtre musical, Les Bienveillantes d’Hèctor Parra adapte à la forme lyrique le roman éponyme de Jonathan Littell, prix Goncourt 2006, qui avait fait polémique, de par son sujet, le récit de l’intimité psychique d’un SS. Aviel Cahn, le directeur de l’Opéra des Flandres songeait, déjà en 2015, à en faire une commande d’opéra. Ayant reçu l’accord du romancier, Hèctor Parra s’est vu confier cet imposant projet, sixième opus lyrique de son catalogue, et l’un des plus ambitieux. Handel Klaus, qui a déjà collaboré avec le compositeur catalan, s’est chargé de l’écriture du livret, essentiellement en allemand, avec quelques séquences en français, principalement les souvenirs intimes du personnage principal, Maximilian Aue, reflet de sa binationalité.

Si l’adaptation d’une matière si dense constitue un redoutable défi, la structure de l’opéra reprend celle du roman, en sept parties, reproduisant les titres de mouvements de partita de Bach – sans céder au mimétisme exact d’une seule. Cette condensation de l’original romanesque restitue l’exploration psychologique du nazi, partant de son humanité pour mieux comprendre sa dérive inhumaine, mais ne reste pas corsetée par l’impératif littéral. Ainsi, le Menuet, qui ouvre la seconde moitié de la soirée, transforme trois cents pages de minutieuses et prolixes descriptions de la gestion bureaucratique du camp de concentration en un lied éthéré de quelques minutes, dans une veine qui rappelle par exemple l’Urlicht de la Deuxième Symphonie de Mahler, dévolu à la même interprète que celle de Una, la sœur de Max – Rachel Harnisch, d’une grande justesse d’expression. C’est après une visite d’Auschwitz, imprégné de son dénuement silencieux, que le compositeur a imaginé cette pièce d’une économie radicale, esquisse de l’écho contemporain de la barbarie nazie plutôt que restauration historique.

Sans verser dans le pastiche, la partition s’inscrit dans un complexe de modèles admirés par Parra et d’évocations musicales, qui fonctionnent comme des chambres de résonance pour le drame, l’architecture de la Passion selon Saint-Jean de Bach étant la matrice la plus puissamment organique – suggérant un parallèle, indiqué par plusieurs penseurs, entre le sacrifice du Christ et la Shoah. S’appuyant sur le récit, la mémoire de Bach résonne jusque dans une reconstitution imaginaire d’une sarabande, avec des notes toutes différentes de la page du Cantor de Leipzig qui l’inspire, celle de la Cinquième Partita, à la fin de la partie éponyme, tandis qu’un piano est maintenu en suspension : une des moments de grâce du spectacle. Les exigences narratives et musicales se rejoignent dans un troublant croisement des dynamiques formelles qui n’altère jamais l’originalité du langage musical de Parra, lequel évite la tutelle de la citation brute.

Imposant Peter Tantsits en Max Aue

Le rôle écrasant de Max, sur scène pendant les deux tiers d’un opus de plus de trois heures, domine largement le plateau, surtout quand il est magistralement assumé par un ténor de la trempe de Peter Tantsits. Le public ne s’y est pas trompé à l’heure des saluts. L’Américain ne se contente pas de démontrer une endurance à toute épreuve, il sait également tirer parti des ressources de sa vaillance, qui peut se faire héroïque, pour ciseler les contradictions et les fêlures de l’officier, et imposer une présence saisissante qui défie l’horreur morale. Le reste de la distribution ne marchande pas son engagement. Günter Papendell incarne un solide Thomas Hauser, l’ami de Max. Natascha Petrinsky révèle la vulnérabilité de la mère, Héloïse Moreau, aux côtés d’Aristide Briand, le beau-père, campé par Aristide Moreau. Comme dans Wozzeck, autre opéra qui nourrit l’inspiration des Bienveillantes, les figures secondaires sont réparties entre plusieurs solistes, auxquels s’ajoutent un quatuor vocal. Préparé par Jan Schweiger, les choeurs ne faillissent pas à leur office, tandis que dans la fosse, Peter Rundel rend justice à la richesse foisonnante d’une partition aussi exigeante que puissante, et sait mettre en valeur les atmosphères fondamentales dont elle est tissée.

Quant à la mise en scène de Calixto Bieito, elle souligne, par la maculation progressive des panneaux blancs du décor de Rebecca Ringst, voire des costumes dessinés par Ingo Krügler, l’entropie morbide de Max Aue, qui répond à celle du nazisme. Sous les lumières plus d’une fois blafardes de Michael Bauer, la cruauté n’évite pas une fascination pour l’hémoglobine, récurrente chez le metteur en scène catalan. Le côté spectaculaire du résultat visuel, sans doute au diapason de l’ampleur de la commande, ne trahit pas cependant la force de la musique de Parra, et, on l’espère, ne lui interdira pas de revivre dans d’autres productions.

Par Gilles Charlassier

Les Bienveillantes, Parra, à Anvers jusqu’au 4 mai et à Gand du 12 au 20 mai 2019

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