26 février 2014
Le vaudeville selon Rossini

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A quelques minutes du lever de rideau sur la première du Comte Ory, un des plus pétillants opéras de Rossini, on ne parlait que de ça : le renvoi de Serge Dorny de la Semperoper de Dresde où il avait nommé en septembre dernier, rendu public en fin d’après-midi. Entre le projet fédérant les forces de la maison saxonne – orchestre, opéra et ballet – et les prérogatives du directeur musical de la Staatkappelle, le conservateur assumé Christian Thielemann, la ministre de la culture allemande a tranché. Les Allemands ont tort clameront les heureux Lyonnais.
Car la nouvelle production confiée à Laurent Pelly compte parmi les – nombreuses – réussites du directeur de l’Opéra de Lyon. Avant-dernier opéra du cygne de Pesaro et écrit sur un livret en français, Le Comte Ory reprend un leste vaudeville de Scribe émaillé de jeux de mots et calembours. Pendant que leurs époux sont partis en croisade reprendre Jérusalem aux mains de Sarrazins, des femmes en mal de compagnie se retrouvent dans la salle polyvalente du village pour se faire consoler par le « bon ermite », ici grimé en fakir dont l’assistance suit l’enseignement vaguement orientalisant.

Une délicieuse parodie de l’âge des troubadours et des croisades

Mais voilà, l’imposture va être découverte et le Comte Ory, s’appropriant une ruse que n’osait entreprendre son page Isolier pour rejoindre la comtesse Adèle, va, sous les traits d’une pèlerine, demander asile à la châtelaine avec ses compagnons déguisés en nonnes. Dans la forteresse habilement esquissée avec de hautes fenêtres sur fond bleu nuit, « sœur Colette » va user de son stratagème et se retrouver au lit avec Adèle et Isolier, dans un réjouissant numéro de triolisme où Ory, croyant embrasser les lèvres de l’aristocrate, tombera sur celle de son page, lequel offrira aux mâles importuns la porte de sortie quand retentira le retour triomphal des croisés.
Reprenant largement la musique du Voyage à Reims, en particulier dans le premier acte, Rossini signe avec Le Comte Ory un chef-d’œuvre injustement négligé – l’ouvrage n’avait pas été donné à Lyon depuis un quart de siècle, et Paris qui l’a porté sur les fonds baptismaux se montre encore plus pingre –  qui réalise une merveilleuse synthèse entre la veine bouffonne de ses premiers opus – de L’Italienne à Alger à Cerenentola – et les prémices du grand opéra à la française, le tout assaisonné d’une intarissable verve mélodique et rehaussé par une orchestration imaginative. Berlioz ne s’y est pas trompé et a tenu la partition pour une des meilleures de son auteur. Sans compter que le bel canto n’a sans doute jamais aussi bien sonné en français, ce à quoi les solistes rendent dans cette production parfaitement justice.

Du bel canto en français

Dans le rôle-titre, Dmitry Korchak affirme la vaillance qu’on y attend et une maîtrise linguistique remarquable. On pardonnera les rares passages où le français de Désirée Rancatore montre quelques faiblesses, tant sa Comtesse Adèle réjouit par sa sensualité fruitée et son éclat lumineux. Dame Ragonde surprise par les chevaliers bambocheurs en plein accès de fringale nocturne, Doris Lamprecht livre une irrésistible composition dramatique. Antoinette Dennefeld incarne quant à elle un Isolier délicieux. Applaudi régulièrement sur la scène lyonnaise, Jean-Sébastien Bou dans la défroque de sire Raimbaud conjugue idéalement virtuosité vocale et efficacité comique tandis que l’on pourrait souhaiter un soupçon supplémentaire de vélocité de la part du solide gouverneur chanté par Patrick Bolleire. N’oublions pas le chœur de l’Opéra de Lyon, fidèle à sa réputation d’excellence.
Si la direction de Stefano Montanari déborde de dynamisme, elle manque souvent de souplesse, défaut particulièrement sensible dans les accents brutaux du début de la soirée. Cela n’empêche pas de goûter un des plus exquis moments d’opéra où le rire et le style célèbrent leurs noces. Preuve que le mariage peut vraiment être pour tous, du moins à l’Opéra de Lyon…
Gilles Charlassier
Le Comte Ory, Opéra de Lyon, jusqu’au 5 mars 2014

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Il y a 120 ans, en janvier 1898, Zola écrivait son "J'accuse". Journalistes, avocats, universitaires, écrivains, nous sommes les Stylos Noirs, rdv sur Twitter et Facebook @Stylosnoirs