26 décembre 2011
Le prisonnier de Poutine


Alors que le système Poutine se fissure et que Gorbatchev conseille au tsar Vladimir Vladimirovitch de « partir maintenant », il est urgent de voir l’un des meilleurs documentaires de l’année 2011, sorti en France début novembre et un mois plus tard en Russie, « Khodorkovski », consacré à l’oligarque milliardaire, ex-président de Ioukos, la plus grande compagnie russe pétrolière privée, désormais emprisonné dans un goulag, en Carélie. Voilà un véritable polar à la russe, mêlant de saisissantes animations en 3 D, et des images de grande beauté, dressant in fine un portrait glaçant de la Russie d’aujourd’hui.
Comment Mikhaïl Khodorkovski, ancien komsomol, très sérieux dirigeant des jeunesses communistes, est-il devenu le plus brillant capitaliste de la Russie post-soviétique? Avait-il décidé de se présenter à l’élection présidentielle contre Poutine? Est-il de facto un prisonnier politique? Comme le disait Churchill à propos de la Russie, l’affaire Khodorkovski reste faite de mystères, d’énigmes et d’interrogations. C’est d’ailleurs l’un des mérites du film. Khodorkovski n’est pas vierge de tous reproches. Le très habile financier n’était pas un enfant de cœur. Il a profité du grand holdup intervenu sous le règne de Boris Eltsine. Sans scrupules. Mais Khodorkovski, au contraire des autres oligarques, a ensuite refusé de se plier à la loi du nouveau Maître de la Russie. Il a rêvé de faire de la politique et plus seulement du business…Une folie !

Héros dostoïevskien dans les geôles de la Russie éternelle

Le prisonnier de Poutine se retrouve au goulag et se découvre « voltairien », lit Machiavel, Tocqueville et travaille sur un projet de sortie de crise pour la Russie. Il a changé. Se fabrique une nouvelle image. « Je n’ai plus peur pour moi-même », lâche-t-il aux médias après deux procès ridicules et huit ans d’emprisonnement, d’abord en Sibérie puis en Carélie. L’ancien milliardaire ultra libéral est devenu un héros dostoïevskien reclus dans les geôles de la Russie éternelle. Comment, pourquoi ? C’est ce qu’a voulu comprendre le réalisateur allemand Cyril Tuschi. Quatre ans de tournage, dix huit mois de montage, des cassettes et des ordinateurs qui disparaissent, rien ne fut simple quand on touche à un satellite poutinien…
Comment cet oligarque a-t-il pu être condamné, lui et pas tous les autres, pour escroquerie à grande échelle et évasion fiscale?
Voulait-il vendre son groupe aux américains ? Pourquoi, alors qu’il devait être remis en liberté en 2011, a-t-il du comparaitre à nouveau en décembre 2010 et se retrouver envoyé en cellule pour cinq années de réclusion supplémentaires ? Victime du Prince ? Sans aucun doute. Et aussi sans doute de son orgueil… Car, Cyril Tuschi nous offre à ce sujet une scène capitale. Il a retrouvé les images d’une rencontre entre Vladimir Poutine et les principaux oligarques russes. Khodorkovski y dénonce la corruption de l’administration du Kremlin…. Poutine, impassible, lui répond en lui parlant des impôts impayés de Ioukos, son propre groupe … En voyant ces images à la télévision, un ex associé du milliardaire se dit : « Nous sommes foutus. » . Autre scène remarquable, en ouverture du documentaire : Un champ de pétrole enneigé en Sibérie. La caméra s’approche d’un groupe de jeunes. « On fait un film sur Mikhail Khodorkovski, tu le connais ? », demande le réalisateur. « Je le connais, répondent-ils. Il a volé beaucoup d’argent à la Russie. »
Mais les temps changent. A Moscou, le « réveil de la société » salué par Gorbatchev, fait de Mikhaïl Khodorkovski un symbole des errements du régime. Le Conseil consultatif pour les droits de l’Homme auprès du Kremlin doit d’ailleurs présenter à Vladimir Poutine un rapport recommandant l’annulation de la condamnation de l’ex-magnat pétrolier. Le texte explosif du Conseil évoque une « erreur judiciaire ». Le rapport de 400 pages relève des « violations fondamentales lors des débats judiciaires » durant le procès de 2010 de Mikhaïl Khodorkovski et de son principal associé Platon Lebedev…

Le crâne rasé, tel un « zek », prisonnier du goulag

Lorsque nous avons rencontré Mikhaïl Gorbatchev au début du mois, il nous a confié sa certitude que les russes commençaient à dire « Niet » !: « Les gens en viennent peu à peu à l’idée d’un nécessaire renouveau. La société n’est pas prête à renoncer aux acquis démocratiques. Elle va résister !» L’ancien Président soviétique, père de la Perestroïka, plaide pour une table ronde afin de sortir de la crise en douceur avec le retrait de Poutine : « Il a déjà fait trois mandats : deux en tant que président, un en tant que Premier ministre – trois mandats, ça suffit, » a lancé Gorbatchev. Illusion ? « Je suis heureux d’avoir vécu ce réveil politique de la société russe, a-t-il dit à la radio Echo Moscou : ça créé un grand espoir ». Pour autant, on imagine mal Poutine et son clan abandonner le Kremlin. En mars prochain, des élections présidentielles porteront à nouveau l’homme fort de la Russie à la tête des institutions. Et Poutine n’a pas caché aux dirigeants occidentaux son refus catégorique de libérer Mikhaïl Khodorkovski. Ce dernier fait preuve d’une impressionnante sérénité. Cyril Tuschi le montre le crâne rasé, tel un « zek », un prisonnier du goulag, mais arborant un sourire déconcertant, montrant une force intérieure digne des dissidents. Il a refusé l’exil qu’on lui proposait en échange de la liberté. Mikhaïl Khodorkovski résiste. Le plus célèbre prisonnier de Russie a lié son propre sort au destin de la Russie.

 

 

Par Ulysse Gosset

« Khodorkovski » est projeté au MK2 Montparnasse à 17h 20 tous les jours

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