21 décembre 2011
Le polygame intellectuel

A en juger l’aisance déconcertante avec laquelle François Busnel officie sur la scène du théâtre du Rond Point des Champs-Elysées, on pourrait croire qu’il est passé à coté d’une carrière de comédien. Etre là, toute en présence et en évidence, voilà bien ce qu’il réussit chaque semaine dans sa Grande Librairie, interviewant avec gourmandise et à propos la fine fleur des écrivains français mais également étrangers, avec une appétence certaine pour les auteurs américains auxquels il offre actuellement de très beaux carnets de route. Et comme si cela ne lui suffisait pas de nous donner envie de lire chaque jeudi soir, l’ensemble des livres de ses invités, il interviewe également  artistes et personnalités sur France Inter, pour des entretiens où le silence est d’or, offrant des portraits en clair obscur qui vous laissent la douce impression d’avoir donné du temps au temps, chose devenue ô combien rare et appréciable. C’est dans un café, au passage à l’horrible musique de fond, non loin de la Maison de la radio après qu’il ait interviewé cette semaine là, Charles Aznavour, Charlotte Gainsbourg ou encore Julien Clerc que nous nous rencontrons.

Comment s’est faite la rencontre avec les livres ?

Dans les bibliothèques, quand j’étais à l’école et que les écrivains américains m’ont sauvé de l’ennui que m’inspiraient les classiques français. De Fenimore Cooper, Le Dernier des Mohicans, avec les mecs qui courent dans les bois en passant par Huckleberry Finn et Tom Sawyer, des chenapans qui sèchent l’école et s’embarquent sur des bateaux à aube, tout cela me tentait plus que le grand Meaulnes ou Salambô, ce livre où le comble de la transgression était atteint avec un début de sein! Il y avait un coté très protectionniste que vantait toute cette littérature bourgeoise qui, à l’époque, m’ennuyait; quand on a treize ans, on a envie d’aventures et donc pas forcément que l’on vous raconte un univers bourgeois, conservateur où la seule désobéissance consiste à dire “zut” et à aller se cacher au fond d’un bois. Pour apprécier Flaubert et Maupassant, il faut à mon avis avoir déjà beaucoup aimé, souffert et voyagé.

Vous avez grandi à Paris ?

Oui, en banlieue parisienne. Et à l’île de Ré. Mes professeurs de français ne m’ont pas beaucoup aidé, certains m’ont même, limite dégouté de la lecture. Heureusement, j’ai eu un prof de philo génial (résultat un 20 au bac) – de ces profs qui vous donnent envie, ainsi que des profs d’histoire extraordinaires. La vérité, c’est que je n’étais pas très doué et que chaque année je passais limite au raz des pâquerettes. Et puis, j’ai eu deux autres passions à cette époque, la musique et le cinéma et là encore, l’Amérique, des westerns à Easy Rider.

Je tente un “Vous aviez déjà les cheveux longs à l’époque?” Il me répond par l’affirmative, précisant “qu’en plus, il était prof de voile!”.

A l’époque, il n’y avait pas de pont entre l’ile et La Rochelle, et pour s’occuper, il n’y avait que les livres et la musique. Le premier voyage aux Etats-Unis? Il est venu très tard, je ne sais pas pourquoi…En attendant, étudiant en philo à Nanterre, je passais l’année à voyager ou accompagner des projets puis cravachait en juin pour avoir mon année. J’ai alors découvert l’Afrique et par une suite inavouable de hasards –un mot qu’il prononcera plein de fois-je me suis retrouvé en immersion totale dans une université américaine dans le Maryland. Puis j’ai commencé à faire un peu de journalisme, et vaguement des piges comme correspondant en Afrique et au Moyen-Orient.

Ce n’était donc pas une vocation, le journalisme?

Si, si, mais à l’époque il fallait avoir fait une école de journalisme. Je ne le regrette pas d’ailleurs. En fréquentant les rédactions comme stagiaire, j’ai décidé que jamais je ne voudrais ressembler à ça : des journalistes revenus de tout sans être allés nulle part, qui savaient tout, qui avaient tout vu, tout fait. Du coup, pendant trois ans, j’ai organisé des Rallyes Raid humanitaires : au total, une vingtaine de voitures pendant trois mois en Afrique Saharienne, afin de descendre des médicaments dans les dispensaires de brousse au Burkina-Faso.

Il ne s’arrête alors plus- faisant allégrement du “petit découpage” pour me donner force de détails, concluant “Je voulais faire Joseph Kessel ou Jack London.” Et de me raconter comment il était arrivé dans les premiers après la chute du mur de Berlin, sautant dans un train sans passeport, avec un ami journaliste et à la clé, des papiers vendus à Europe 1. Lentement mais surement, il explique alors comment RFI lui avait ensuite fait confiance et qu’il y était resté, hantant les couloirs.
Le temps tourne; il me dit alors que c’est pour cela que c’est lui qui généralement pose les questions…

Et la littérature, quand s’impose-t’elle ?

Les livres m’ont toujours accompagné, même pendant mes quatre années de reportage en Afrique. Mais un jour, j’ai réalisé que je ne serai jamais envoyé là où je voulais aller, c’est à dire au Rwanda ou à Sarajevo. Et puis j’ai passé des mois à couvrir les émeutes au Mali, à suivre la rébellion touarègue au Niger ou les dissension Kurdes au nord de l’Irak en réalisant qu’ il était très difficile d’intéresser les rédactions parisiennes au sort de ces peuples. C’est à ce moment là que je me suis dit que je n’étais pas sûr que la vie de grand reporter serait durablement une vie pour moi. Mais, surtout j’ai compris une chose qui m’a terrifiée : vous passez toute votre vie sur le terrain et on vous demande de la résumer en cinquante cinq secondes ou une demi page. Alors, en rentrant, j’ai cherché ce que je pouvais faire. Ecrire des livres ? Ce n’était pas possible.

Comment pouvez-vous en être sûr ? Vous avez bien quelques pages écrites dans vos tiroirs ?

Non franchement, rien du tout. Bien sûr, j’ai griffonné quand j’avais 14 ans mais à la différence de beaucoup, je me suis relu ! Plus sérieusement, je crois n’avoir rien à écrire sous forme de roman : je suis d’abord un lecteur. Un journaliste est un artisan pas un artiste. Je ne vais pas envahir les librairies avec mes écrits. Et puis tout le monde me tomberait dessus.

Puis, il me dit enfin, comment, par hasard -encore et toujours- il entre à BFM pour s’occuper de la rubrique livre, puis à l’Express.
Alors, à 32 ans le voilà couvrant la littérature américaine, faisant sans cesse des aller-retours avec New York. 

Vous auriez pu vivre aux États-Unis, épouser une américaine ?

Oh oui, certainement. D’ailleurs, mon rêve, c’est d’aller un jour vivre là bas. Y vivre vraiment. J’ai toujours été dans les ruptures; faire vraiment les choses pendant cinq, six ans puis tourner la page. Mais, pour la tourner, il faut qu’elle soit écrite, il faut l’avoir vraiment lue, pas seulement survolée entre les lignes.

Alors il me raconte comment Susan Sontag lui a demandé avant de mourir, de l’aider, de prendre en main le sort en France, de l’intellectuel américain “ces messagers de l’espoir”, surtout après le 11 Septembre où l’on demandait à tout le monde son avis, sauf aux écrivains…

Et la télévision, ça a changé quoi dans votre vie ? Etre reconnu dans la rue ?

À part dans les salons du livre ou à Paris, vous savez, personne ne me reconnait, pas les vrais gens. C’est pas mon truc la reconnaissance. D’ailleurs, ça ne permet pas de faire les choses. Le théâtre du Rond Point ? C’est amener les gens à la culture grâce au plaisir. Si j’arrive sur scène tétanisé avec une oreillette et un prompteur, ça ne marchera pas. Ma chance, c’est d’avoir une excellente équipe derrière moi. C’est pour cela que je peux faire tout cela. Et puis, quand on partage avec de grands artistes l’amour des textes, on redevient des gosses, on entre dans une troupe improvisée de chenapans.

Et France Inter, est-ce né du désir de sortir du monde des écrivains ?

Vous savez je suis très éclectique. Je m’autorise tout et m’intéresse à tout, chose qui m’est possible grâce aux gens qui me secondent, recrutés par moi-même et qui me permettent de me décharger de toute l’intendance. Quant à l’Express, où j’ai gardé une rubrique chaque semaine, c’est pour moi comme faire des gammes, ça me prend une heure pour rester en contact avec la vraie vie : l’écriture.

Mais comment arrive -t-il à tout faire ? “Je n’accepte aucun déjeuner et je suis d’une grande rigueur”, me dit-il, “je sors le mardi et le vendredi pour l’opéra et le théâtre, et le cinéma c’est uniquement sur DVD”. Enfin tous les matins il me dit lire de 8h à 12 heures avec deux heures de Taï-chi pour se recentrer.

Qu’est-ce qui fait la réussite ou pas de votre grand entretien sur France Inter ?

Aucune idée, ce n’est pas à moi de le dire, comme c’est de la radio et en direct, c’est l’émotion vraie. Il y a 50% de travail et 50% d’écoute. Si on travaille trop son dossier, le risque c’est d’emmener l’invité là où l’on veut aller nous. En fait, il ne se libère que lorsqu’il ne sait pas où il va. Cela dit, il arrive que cela ne marche pas.

Sur sa vie privée, il dit vivre avec une femme “qui sait le prix de l’autonomie, une qualité indispensable pour ce voyageur des mots et des pays, le plus beau mot de langue française étant selon lui, partir. Et de citer Georges de Caunes, “on reste toujours trop longtemps chez ses parents, chez ses maitresses et ses femmes”. Il enchaine.

J’adore ces moments qu’il faut doser entre le manque, l’absence, et la plénitude. J’aime les Etats-Unis parce que je n’y vis pas. Il faut se créer des petites poches, des aires de résistance. Sinon, on se fossilise dans les habits du présentateur de télé.

 

Voilà, la cassette est finie. Il continue de parler et me livre, le titre de cet interview, ajoutant qu’il n’ a pas de regret, aucune envie de présenter une autre émission, un “Bouillon de culture” à la Pivot, ne croyant pas à la transversalité culturelle. Et de conclure en saluant encore son équipe: au rugby, on marque “si tout le monde a touché le ballon”, et que la vie est trop courte pour être petite…

Par Laetitia Monsacré

Diffusion de la Grande Librairie enregistrée au théâtre du Rond Point ce jeudi 22 décembre à 20h30 avec des textes de Dubillard- André Dussolier en ouverture, Topor avec la gourmande Bernadette Lafont, Mirbeau pour un duo coquin entre Denis Podalidès, Valérie Bonneton, géniale avec ses feuilles d écolière et enfin, après deux heures, un final plein d émotion lorsque Anny Duperey donne à entendre l’irrésistible ” Un mot pour un autre” de Jean Tardieu, avec ses deux enfants, Sara et Gaël Giraudeau. De quoi finir en beauté…

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