30 mai 2012

Un petit bout d’amour qui court dans le salon en racontant des histoires que lui seul peut comprendre. À nos oreilles, elles ne sont qu’une succession de syllabes étranges, mais pourtant, nous ne résistons pas à l’envie d’écouter, de tenter de saisir le sens de ses pensées. Un petit bout de nous qui vit dans la maison. Le seul qu’il nous restait. Les autres morceaux s’étaient comme évaporés, emportés par l’armée des songes avortés, ce régiment vigoureux et vicieux, qui avait fini par faire de notre fils notre dernier rempart. Ah, le fameux et courageux sacrifice des parents pour le bien-être de leur enfant ! Comme nous excellions dans le mensonge après toutes ces années d’entrainement… Nous le savions bien tous les deux : seul l’égoïsme dictait nos lois. Ni mon mari ni moi ne supportions l’idée d’être séparés de lui, ne serait-ce qu’une journée entière, alors on continuait notre train-train ; les mêmes horaires, les mêmes quais, la même gare… les mêmes passagers, vus de loin. De si loin que nous ne nous voyions plus.

Bien avant la naissance de Paul, nous étions comme tenus par un fil, un lien aussi invisible que puissant, celui du désir d’enfant. Puis, très vite, chaque bataille était venue l’altérer, chaque médecin, chaque rendez-vous, chaque espoir. Nous avions eu la passion, l’amour, puis le mariage, nous n’attendions plus que son aboutissement. Fonder une famille nous semblait être la seule chose qu’il nous restait à accomplir. Mais il n’arrivait pas. Lutte. Attente. Dix ans. Dix ans pendant lesquels nos sentiments s’étaient estompés lentement, pour finalement disparaître au profit du besoin d’avoir un enfant, obsédant. Entre temps, nous avions traversé les deux années de chômage de François, le temps libre qui les avait accompagnées et qui avait donné naissance à une guérilla sournoise et harassante, dans l’unique but de. Tenter. Retenter. Et tenter encore. Au milieu des fins de mois bancales, des banquiers, eux aussi insistants, et de mes interminables journées de travail, nos ébats n’étaient plus guidés par la soif de l’autre, mais par la nécessité de procréer. Il ne s’agissait plus d’engendrer le prolongement d’un « nous », mais d’enfin planter notre fanion sur notre plate, mais si vaste montagne.
Un jour comme un autre était arrivée ma grossesse sur son cheval presque blanc. Neuf longs mois, que François avait passés à se préoccuper intensément de ce qui pouvait bien se dérouler dedans, sous ce ventre bien trop rond, jamais dehors. Et ce, jusqu’à la naissance de Paul, jour béni de ma complète disparition. Evidemment, je ne lui en voulais pas, j’avais marché avec lui dans les traces brumeuses de notre extinction. Nous avions tout sauf envie de partager des moments à trois. Je ne le voulais que pour moi, il ne le voulait que pour lui, et très vite notre couple avait pris des habitudes de parents divorcés : le mercredi et le dimanche matin pour lui, le samedi et le dimanche après-midi pour moi. Quand aurions-nous été capables de ne plus le voir quotidiennement ? L’aurions-nous été un jour ?
J’ignore s’il le savait, mais j’avais déjà un amant. Je pense et espère qu’il avait lui aussi goûté aux joies de l’adultère… Je ne le détestais pas ce mari. En fait, il m’était totalement indifférent. Il était depuis longtemps devenu un corps étranger, un parasite, pour l’instant insignifiant, mais qui aurait pu briser ma vie, m’éloigner de ma chair soudainement, s’il avait eu l’irrésistible envie d’agir. Parfois, je souhaitais qu’il meure. Ainsi, jamais je n’aurais eu à partager Paul, ni le dimanche, ni le lendemain, ni tous les autres jours. Puis je pensais au petit et je culpabilisais. Mais pas longtemps. Dans un coin de ma tête, j’avais imaginé une dizaine de stratagèmes qui m’auraient permis d’effacer François de sa vie, avant même qu’il ne soit capable de se souvenir des simples contours de son visage. Du poison à l’accident ménager. Puis je pensais à ma belle mère et je culpabilisais à nouveau. J’aimais bien sa maman. Finalement, pour rendre les choses plus simples pour tout le monde, j’étais arrivée à la conclusion qu’il aurait suffit qu’elle meure aussi avant les trois ans du petit, mais elle était encore jeune cette attachante sangsue, et la triste coïncidence aurait inexorablement éveillé des soupçons.

Jeudi dernier, Paul a eu deux ans et demi. François, pour qui les anniversaires étaient devenus des rituels mensuels qui révélaient le spectacle désolant de son amour inconditionnel pour mon fils, est sorti chercher le gâteau qu’il avait commandé dans l’après-midi. En revenant, il s’est fait renverser par une voiture sur le passage piéton. Fort heureusement, le gâteau d’anniversaire de Paul n’était pas encore prêt et j’ai pu le récupérer plus tard. Et, comme « un malheur n’arrive jamais seul », ou alors, parce que « tout vient à point à qui sait attendre », belle maman a fait une crise cardiaque à l’annonce de la mort de son fils chéri, et l’a rejoint instantanément en haute sphère.
Ce matin, naturellement, je me demande ce que j’ai bien pu faire de si grand dans ma petite existence pour que mon ange gardien ait pris la lourde responsabilité de faire appel à ses lointains cousins, simplement pour me rendre la vie plus douce.
Du plus profond de moi, toutes mes condoléances. Patrick. Quelques mots parmi d’autres, aux pieds de ces compositions florales merveilleusement morbides qui saturent mon salon. Pourtant, il n’aimait pas les fleurs François, elles donnent d’ailleurs l’impression de le savoir, à cette façon qu’elles ont de se dresser fièrement autour de son cercueil, tiges et pétales en mouvement, dansant presque entre deux courants d’air… C’est joli. « Fermez la fenêtre. », dit une petite voix tremblante que je ne connais pas. La maîtresse de François je suppose. Quel culot de venir sangloter ici, près de la veuve éplorée que je joue moi-même à la perfection. En se précipitant sur le battant, quelqu’un met fin à la valse folle des bouquets en fête : Patrick. Ce bel homme, qui hier dans un doux murmure, m’a confessé rêver d’un enfant à nous.

Par Belinda Bismuth

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