14 juillet 2013
Le festival Juventus, pépinière de talents

Dans la constellation des festivals français et européens, Juventus brille d’un éclat singulier. Initié en 1991 par George Gara à la Saline Royale d’Arc et Senans près de Besançon, désormais à Cambrai depuis 1998 après une année au Luxembourg, il a pour vocation de repérer les meilleurs solistes de demain et de les intégrer dans une grande famille de musiciens mêlant les nouveaux lauréats aux anciens. La liste depuis vingt ans donnerait presque le vertige : Alexandre Tharaud, Marc Coppey, Andreas Scholl, Alexander Melnikov, Sophie Karthäuser pour ne citer que quelques uns des plus célèbres aujourd’hui. A l’inverse des repaires de compétition que sont les concours, Juventus cultive l’émulation et se veut comme un berceau de rencontres pour les artistes en résidence – tout le contraire de certains corridors à stars. Le résultat ? Le festival est devenu l’un des rendez-vous incontournables en matière de musique de chambre.

Une politique tarifaire très démocratique

Installé depuis 2003 dans le Théâtre Art nouveau réouvert après une campagne de rénovation – l’édifice avait été laissé à l’abandon depuis vingt-cinq ans lorsque George Gara, le directeur artistique de Juventus, a déniché en 1998 cette perle contiguë au Conservatoire de la ville – il investit également largement le Cambrésis avec des actions en faveur des publics dits défavorisés. A rebours de tout élitisme économique, la politique tarifaire participe de cette vocation populaire au sens noble du terme – les concerts sont à treize euros. Ici, accessibilité et excellence artistique vont de pair. Les habitants de la région ne s’y sont pas trompés et ont adopté cette manifestation qui contribue largement à la diffusion culturelle hors des grandes enceintes urbaines – l’une des vocations initiales de l’élan festivalier qui avait essaimé dans la France des années quatre-vingt.

Marc Bouchkov, nouvel Apollon de l’archet

L’un des moments les plus attendus de toute édition Juventus, c’est le premier concert où le nouveau lauréat joue en soliste avec ses aînés, à l’issue duquel il se voit remettre le trophée Juventus – et c’est le « doyen », Alexandre Tharaud, lauréat de la première heure (1991), qui s’en charge auprès du cadet de ce cru 2013. Cent-deuxième à avoir été élu, Marc Bouchkov, violoniste belge de vingt-deux ans – mais né à Montpellier et avec des ascendances russes que son patronyme peut d’ailleurs suggérer – ouvre son programme par La Chaconne de la Partita en ré mineur de Bach. Source inépuisable d’exercice et de réflexion pour les violonistes, cette synthèse rigoureuse de l’harmonie et du contrepoint permet à l’interprète de donner d’emblée toute sa mesure. A l’apparence d’austérité de la partition, Marc Bouchkov préfère une lecture affective, que d’aucuns qualifieraient de « romantique ». Il s’autorise une certaine liberté de tempo, une forme de rubato qui souligne affinités et ruptures de ton entre les variations, et que la souplesse voire la délicatesse de l’archet magnifie.

Des qualités idiomatiques de l’école française que le jeune soliste confirme dans Les Cinq mélodies pour violon et piano opus 35 de Prokofiev qui font justement entendre une parenté inattendue avec Debussy, Ravel ou Saint-Saëns par exemple. L’accompagnement de Peter Laul met ainsi l’accent sur la fluidité mélodique et les demi-teintes, au diapason de la légèreté apollinienne du violon. Joliment construit, le Caprice de Camille Saint-Saëns d’après l’Etude en forme de valse d’Ysaÿe ravit quant à lui  par son babillage frémissant. Après l’entracte, c’est Alexandre Tharaud qui prend le relais au piano pour le Poème pour violon et piano de Chausson, page d’une inspiration libre et élégiaque, typique de cette fin du dix-neuvième siècle que l’on retrouve dans la Sonate pour violon seul en sol majeur d’ Ysaÿe – l’un des plus célèbres successeurs de Paganini au panthéon de l’archet. Une éblouissante virtuosité qui illumine également la Tzigane de Ravel, dont Peter Laul a enrichi la partie pianistique en empruntant à la version orchestrale. Après la Berceuse de Fauré donnée en bis – encore un tribut à la France qui lui sied bien – il nous reste à souhaiter que le brillant Marc Bouchkov reviendra régulièrement se ressourcer au sein de la famille Juventus et de ses valeurs.

Le plaisir des retrouvailles

Simplicité, complicité, plaisir de jouer ensemble, voilà ce que l’on entend le lendemain dans un concert d’anciens lauréats balayant quarante années parmi les plus denses de l’histoire musicale – entre 1880 et 1920. Johnny Teyssier, reçu en 2008 et que George Gara affectionne à juste titre, ouvre le bal avec les atonales Quatre pièces pour clarinette et piano de Berg, accompagné par Evelina Borbei. Sans doute pour faire passer la pilule, écrit dix ans plus en tard, en 1923, le Trio n°1 en ut mineur de Chostakovitch, ramène aux dernières lueurs du romantisme alors que l’Histoire du soldat, musique de scène conçue quatre ans plus tôt par Stravinski pour le texte de Ramuz  et dont on entend la suite que le compositeur en a tiré l’année suivante nous plonge en pleine modernité – on y entend antre autres le ragtime côtoyer le tango. Au duo du Berg s’ajoute le vigoureux violon d’Ernö Kallai. La seconde partie de la soirée est tout entière occupée par le Trio pour violon, violoncelle et piano en la mineur que Tchaïkovski dédia au début des années 1880 à la mémoire de Nicolas Rubinstein – partition fleuve qui vaut surtout pour la diversité des variations. C’est d’ailleurs l’une d’entre elles que les trois solistes – Graf Mourja, Dimitri Maslennikov et Evelina Borbei – ont choisi pour bis, histoire de ne pas bouder leur virtuosité passionnée.

Par Gilles Charlassier

Festival Juventus, du 2 au 14 juillet 2013, Cambrai – concerts des 10 et 11 juillet-voir infos

Pas de plein air mais une très belle programmation derrière ces trois portes en ce mois estival et ensoleillé

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