26 janvier 2012

Je portais ce matin-là un chapeau de paille synthétique jaune pâle à bords étroits, l’un de ces chapeaux bon marché importés de Chine qu’on trouve un peu partout dès les premiers beaux jours. Mon cours de tai-chi venait de se terminer sous les tilleuls de l’esplanade. Le soleil de midi dardait ses rayons sur les massifs luxuriants du jardin du Luxembourg. Collés contre la margelle du bassin central, quelques enfants lançaient des petits voiliers de bois à l’aide d’une baguette, des jouets désuets, de l’époque de la création du jardin, comme le kiosque à musique et le Guignol, et l’orangerie, où palmiers et orangers hivernaient dès que jaunissaient les feuilles des châtaigniers.
Dans mon enfance, lorsque mes parents m’emmenaient le dimanche au parc de la Tête d’Or à Lyon, je regardais sans état d’âme les agencements de chênes et de bosquets disciplinés par l’homme, auxquels je préférais la nature laissée à l’état sauvage des Cévennes, la garrigue et les sentiers éboulés entre les chênes verts et les châtaigniers parmi lesquels avaient vécu mes grands-parents. Dans la réserve zoologique du Parc de la Tête d’Or, je souffrais de voir les animaux tourner en rond derrière les barreaux des cages. Douée – ou pâtissant, selon les points de vue – d’une sensibilité empathique, je m’identifiais à ces animaux exotiques dont l’espace vital était restreint par des parois rapprochées, le sol en béton, et le plafond bas qui leur tenait lieu de ciel. Je compatis encore avec les perruches des concierges de quartier, bien qu’on affirme que ces oiseaux nés en captivité ne survivraient pas longtemps à l’extérieur.
La douce lumière de juin m’incitait à voler du temps au temps avant d’affronter les rugissements des voitures du boulevard. Coiffée de mon chapeau mondialisé, je flânais devant la fontaine Médicis. Quelques retraités occupaient les chaises éparpillées sous l’ombre des platanes centenaires alignés le long du bassin rectangulaire. De jeunes employés s’y étaient assis pour manger un sandwich. Je me penchais par-dessus la rambarde en fer forgé. La fontaine contenait encore quelques-unes des carpes assorties à l’obscurité de ses eaux qui s’y trouvaient déjà lorsque j’étais étudiante à l’institut d’Art et d’Archéologie, près des jardins de l’Observatoire. Elles se tenaient immobiles entre deux eaux, comme mortes. On leur avait, depuis, adjoint la compagnie de quelques gros poissons, rouges et  apathiques. Je découvris qu’un lot avait été introduit récemment : rouges sur le dos, les écailles de ces nouveaux arrivants de la longueur d’une main pâlissaient sur les flancs. Leurs courtes nageoires argentées frémissaient tandis qu’ils se faufilaient entre leurs aînés comme s’ils frôlaient des rochers décoratifs.
La vivacité de l’un d’eux était singulière. Arrivé au mur du fond, il faisait alors demi-tour avec l’agilité d’un nageur de compétition, et revenait vers l’autre bord à la vitesse de l’éclair. Son circuit variait en fonction des obstacles rencontrés ; une carpe ou un poisson rouge statique l’obligeait à plonger en eau profonde. Sa physionomie devenait visible dans les moments où ses zigzags frétillants passaient au-dessus des écueils. Sur le point de parler, sa bouche balbutiait une syllabe. Il avait de gros yeux globuleux, dont l’intensité dénonçait une certaine rage. Je croyais lire une contrariété presque humaine. J’eus soudain l’impression qu’il me regardait. Arrivé à deux mètres de moi dans sa course effrénée entre les deux extrémités du bassin, il jaillit hors de l’eau comme pour m’attaquer. Je fis un bond en arrière. Le poisson chuta au ras de la rambarde et fit un plat dans l’eau. À quelques centimètres près, il se serait assommé sur la terre battue. Mon cœur palpitait comme après une grande frayeur. Je m’efforçais de respirer normalement. Une vieille dame en bermuda qui se balançait sur une chaise, une cigarette à bout dorée au but des doigts comme elle aurait tenu une aiguille à couture, me dit :
– Votre chapeau lui a fait peur.
Je n’avais jamais imaginé que la peur puisse émouvoir un poisson au point jaillir de l’eau à moins d’avoir affaire à un poisson volant. Je rentrai chez moi très ébranlée, comme si j’avais été victime d’une tentative d’agression dans l’autobus, mon chapeau jaune à la main.
Une semaine plus tard à la fin de mon cours de tai-chi, je m’en fus jeter un coup d’œil à la fontaine de Médicis, incertaine d’avoir vécu l’attaque dont je me souvenais. J’avais abandonné, depuis l’incident, mon chapeau jaune sur une étagère. Nue tête, je scrutais les petits poissons du bassin à la recherche de mon agresseur. Je le reconnus : il slalomait entre les carpes avec la même célérité. Ces yeux proéminents prêts à lui sortir de la tête contenaient la même rage. Une grande souffrance devait sous-tendre pareille agressivité. Je restai en retrait d’un pas, sur le qui-vive. Il me vit. Il me fixa un instant, plongea dans ma direction et disparut sous les eaux sombres du bassin. Je le guettait. Il revint près de la surface à trois mètres de la rambarde et me sauta au visage comme la dernière fois, avant de retomber à l’eau. S’il était tombé à mes pieds, je ne sais pas si j’aurais trouvé le courage de saisir son petit corps musclé, au risque d’être mordue, et de le remettre à l’eau. Mon cœur battait dans ma poitrine comme si j’avais échappé à la morsure d’un barracuda aux dents acérées. Je cherchai un témoin du regard. Un retraité installé dans un des fauteuils de métal vert pâle du jardin me contemplait, son journal sur les genoux.
– Vous avez vu ce que j’ai vu ? lui dis-je.
– Extraordinaire !
Il brandit l’Equipe, le quotidien sportif.
– Le record du saut humain est détenu par un cubain, 2,45 mètres.
– Dites, monsieur, vous lisez souvent le journal près de la fontaine ?
– Chaque jour que dieu fait.
– Et vous avez déjà vu un poisson sauter ?
– Jamais.
– Ce poisson m’agresse pour la seconde fois.
– C’est qu’il a quelque chose à vous dire, Mademoiselle.
Quel message ce poisson enragé avait-il voulu me transmettre ? Une protestation contre sa condition de prisonnier de la fontaine Médicis, ou une insatisfaction métaphysique d’être un poisson ? Sur le chemin du retour, je cogitais ferme. L’air était devenu épais. J’avançai comme si j’avais marché dans les eaux algueuses du bassin, de l’eau jusqu’au cou. Pourquoi m’avoir choisie plutôt qu’un autre visiteur, ce vieillard par exemple, assis chaque jour tout près du bassin ?
Accroché à la patère de l’entrée et non pas sur l’étagère sur laquelle je me souvenais l’avoir posé, mon chapeau jaune me narguait comme si je n’étais plus le seul maître de l’ordre. En me lavant les mains dans la salle de bains, je contemplai mon visage dans le miroir. Mes lunettes à double foyer soulignaient la grosseur de mes yeux proéminents, un legs de ma grand-mère cévenole. L’effet loupe des verres accentuait leur similitude avec ceux du poisson sauteur. Je reconnus dans leur expression l’insatisfaction de mon agresseur. J’humectai deux cotons circulaires d’eau de bleuet et j’allai m’allonger sur le canapé du salon. Les yeux fermés, je posai les compresses humides sur mes paupières.

 

par Michèle Larue

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